ARTICLE 26 Ramona Horvath
Ramona Horvath, une absinthe à partager sans modération.
Ramona Horvath sort Absinthe chez Fresh sound records, un opus sur le thème de la rareté. La pianiste franco-roumaine l’a présenté au Bal Blomet, à Paris, le 29 janvier 2026.
L’Autel des artistes de Paname a eu le plaisir de la rencontrer au Sunset-Sunside, club parisien où elle fait régulièrement ses gammes.
L’Autel des artistes de Paname : Votre concert au Bal Blomet affichait complet. Quel est votre ressenti ?
Ramona Horvath : Je suis encore sur mon petit nuage avec cette présentation au Bal Blomet. C’est une très belle salle et un excellent public. Avec mes musiciens Nicolas Rageau à la contrebasse et Antoine Paganotti à la batterie, on est ravis de voir que notre musique a été si bien accueillie.
Comment commence pour vous la musique en Roumanie, pays d’où vous êtes originaire?
Dès l’âge de trois ans, je m’asseyais au piano et je reprenais des airs à l’oreille. Deux ans plus tard, je suis entrée dans une école pour enfants surdoués. Je suis issue d’une famille de musiciens, donc j’ai été imbibée très tôt de musiques de partout. Mon père, hongrois, était un musicien professionnel, ma mère, roumaine, était une grande mélomane. C’est mon Wikipédia personnel. Parfois quand je ne me souviens plus d’un titre d’une chanson, je l’appelle, je lui fredonne et elle me le dit tout de suite. Elle est une grande amoureuse des chansons en tout genre. Elle a aussi une culture classique. A la maison on écoutait de la musique gitane, des boléros cubains, du tango… Tout ce mélange ne m’a fait que du bien !
D’où vient votre intérêt pour le jazz ?
C’est difficile à dire parce que j’ai toujours flirté avec les musiques improvisées, le jazz. J’ai beaucoup vu de comédies musicales, des films avec Ginger Rogers et Fred Astaire, etc. Cela m’a fait du bien parce que j’ai appris pas mal de standards. Cette musique fait partie de mon univers depuis toujours. J’ai une formation classique. J’ai étudié au Conservatoire national supérieur de musique à Bucarest. Rétrospectivement, je peux dire que j’ai changé complètement de rail une fois que j’ai décroché mon diplôme de pianiste classique.
Qu’est-ce qui vous a poussée à vous installer à Paris ?
Le fait que cette ville représente un carrefour de cultures. C’est très riche. Pour moi, c’était très important cette rencontre avec divers musiciens, différentes cultures. J’adore New York, la Mecque du jazz. Mais Paris me semble plus éclectique, avec des cultures qui se mélangent, qui se brassent. C’est très intéressant de ce point de vue.
Quelle a été la genèse de votre précédent disque Carmen’s karma, sorti chez Camille productions en 2023?
Pendant des années, j’ai eu beaucoup de réticence à revenir à mes premières amours, la musique classique. Mes amis musiciens m’ont toujours incité à faire ce chemin d’un projet entre jazz et musique classique en me disant : «S’il y a quelqu’un qui a une légitimitéentre ces deux univers c’est bien toi.» Avec la pandémie du Covid-19 en 2020 et le confinement je suis passée par une période désagréable, un peu tumultueuse, de ma vie. Comme tous les musiciens, mes concerts ont été annulés. Je l’ai assez mal vécu. En 2023, j’ai décidé de me replonger sur un concept d’album. Je me suis dit que j’allais toucher à cet univers classique qui m’a marqué fortement dans ma période d’enfance et d’adolescence. Carmen’s karma s’est fait de cette manière-là avec mon trio de base depuis plusieurs années : Nicolas Rageau à la contrebasse et Antoine Paganotti à labatterie. Il y a plusieurs morceaux inspirés de manière directe par la musique classique.
On peut entendre tout de suite le vrai matériel, notre source, par exemple Claude Debussy avec Claire de Bussy (Clair de lune) ou sur notre morceau Lagniappe on reconnaît Humoresque d’Antonin Dvorak. Sur Carmen’s karma (Albeniz et Georges Bizet) ou Enescool pour le compositeur roumain George Enesco (Enescu en roumain NDLR), ce sont des thèmes inspirés de l’univers d’un compositeur. Il y a aussi la Pavane pour la comtesse Greffulhe de Gabriel Fauré (Portrait de la Comtesse), la Pavane pour une infante défunte de Ravel, on a aussi repris son Boléro en concert ou la Sonate pathétique de Beethoven (Fantaisie) L’Arpeggione qui est aussi sur le disqueest une sonate de Franz Schubert qu’on a reprise autrement. C’est devenu La valse des asperges jaunes, un jeu de mots de Nicolas Rageau qui nous a beaucoup fait rigoler.
https://www.youtube.com/watch?v=O2aADwjhgzQ
Pourquoi ce titre pour votre nouvel album, Absinthe ?
C’est une composition qui vient de Billy Strayhorn, l’univers de ce monsieur est un des fils rouge de l’album. Le titre complet est Absinthe (Lament for an orchid) Duke Ellington ne l’a enregistré qu’une fois en 1963 sur l’album Afro-bossa pour le label Reprise. Fred Hersch, un de mes pianistes préférés, que j’ai rencontré à plusieurs reprises sur un album de 1996 chez Nonesuch records Passion flower : Fred Hersch plays the music of Billy Strayhorn.
https://www.nonesuch.com/albums/passion-flower-fred-hersch-plays-billy-strayhorn
Le fil conducteur de mon album c’est le concept de rareté : des compositions qu’on n’a jamais entendues de cette manière-là. C’est le cas de la partie en trio jazz acoustique. On reprend des thèmes pop funk disco des années 1970-1980 sauf Heal the world de Michael Jackson, sur l’album Dangerous (1991) Sur la facette en quartette avec André Villéger au sax ténor, on a essayé de trouver quelques pépites, quelques trésors cachés, dont certains de Billy Strayhorn, compositeur de Duke Ellington. Certains ne sont pas du tout joués ou méconnus. Il y a aussi un très beau morceau de Frederick Loewe Heather on the hill qui fait partie du film de Vincent Minnelli, avec Gene Kelly, Brigadoon (1954) Ce n’estpas le film le plus connu de Minnelli et cet air fait partie de ceux que personne ou presque ne joue.
https://www.youtube.com/watch?v=HznLB-O8Zr8
Avez-vous fait des recherches pour exhumer des thèmes comme Ballad for very tired and very sad lotus eaters, ce thème qu’on a pu entendre joué par Johnny Hodges, Herb Geller, Phil Woods ?
Absolument, ça a été une recherche fastidieuse. J’ai la chance d’avoir des amis aux États-Unis qui m’ont mis en relation avec des personnes qui ont des partitions d’inédits de Billy Strayhorn non publiés ou non enregistrés. La partition de Ballad for very tired and very sad lotus eaters a été publiée mais tardivement. C’est peut-être pour ça que ce n’est pas un morceau si joué que ça.
https://www.youtube.com/watch?v=ItihonYQfmw
Qu’apporte André Villéger, avec sa sonorité à la Ben Webster, dans cet ensemble?
André Villéger est un des plus grands saxophonistes français, qu’on a pu voir avec Claude Bolling, Milt Buckner, Alain-Jean Marie.. On travaille ensemble au moins depuis 2017, à l’époque de mon deuxième disque Lotus blossom, sorti chez Black en blue, avec Philippe Soirat à la batterie et Nicolas Rageau à la contrebasse. On joue ensemble régulièrement en quartette en France, en Italie, en Espagne, en Roumanie. On a fait des festivals.
https://www.youtube.com/watchv=fPRywGnRR6E&list=RDfPRywGnRR6E&start_radio=1
L’autre versant du disque ce sont les chansons pop des années 1970-1980. Elles étaient presque «underground» pendant la dictature stalinienne de Nicolae
Ceaucescu (1965-1989) Est-ce bien cela ?
En Roumanie où je vivais ces chansons occidentales comme How deep is your love des Bee Gees arrivaient avec quelques années d’écart. On les recevait sous le manteau un peu plus tard. Je les ai entendues très jeunes. Ce ne sont pas des morceaux que j’entendais à la radio. Il fallait avoir des amis qui avaient des cassettes ou des vinyles issus de pays occidentaux. Ils faisaient des copies qui circulaient de manière cachée. Je ne me rendais pas du tout compte à l’époque de faire quelque chose d’interdit. J’achetais une cassette audio avec une mélodie qui me plaisait. Ça n’allait pas plus loin que ça.
https://www.youtube.com/watch?v=Bjacq7MhOM0
C’est donc possible de jazzifier ce type de mélodies comme l’a fait le Delvon Lamarr organ trio avec Careless whisper de George Michael.
Je pense que oui. Ce n’est ni un faux pas ni un tabou. Cela tient à chacun, à son goût personnel, et à ce que l’on veut faire avec cette matière. On est comme des couturiers, on crée une autre robe, une autre tenue. C’est à nous créateurs de jouer avec ça. Je me suis beaucoup amusée avec ces chansons, qui sont de très belles chansons, si on veut bien s’y arrêter.
https://www.youtube.com/watch?v=FxsQLEmZrA0
Vous avez aussi fait le choix de transfigurer You are the sunshine of my life de Stevie Wonder.
C’était peut-être le morceau le plus difficile à réadapter, le présenter sous une autre forme.
La musique de Stevie Wonder est extrêmement riche et déjà adaptable pour le jazz.
Stevie Wonder est déjà très joué par les musiciens de jazz (Ella Fitzgerald, Rhoda Scott,
The Three sounds, Carmen McRae… NDLR) Ce morceau est particulièrement joué dans sa propre version originelle, un groove de bossa et une intro avec une gamme par tierce.
Tous les musiciens de jazz le reprennent sur ce mode. C’est difficile de détourner Stevie Wonder. Je me suis pris beaucoup la tête. J’ai voulu faire autre chose. C’est là que j’ai eu l’idée de le jouer avec un groove funk. Changer complètement de groove, créer une autre intro et finir avec un clin d’oeil à un autre standard de Stevie Isn’t she lovely. J’ai harmonisé le pont, je l’ai passé par plusieurs tonalités.
https://www.youtube.com/watchv=y3GJJLt7gLc&list=RDy3GJJLt7gLc&start_radio=1
Quelles sont les dates à venir ?
On va les publier sur Internet prochainement. Et puis on a un autre album en vue. On est déjà sur d’autres rails, avec d’autres musiciens.
Le 24 février 2026, au 38 Riv club j’ai été invitée à rendre hommage à Mary Lou Williams.
Depuis plusieurs années on parle de plus en plus d’elle. Pendant longtemps on savait
qu’elle était là, que c’était une grande musicienne mais ça n’allait pas plus loin. De mon point de vue, c’est la maman du be bop. Thelonious Monk et Bud Powell venaient chez elle régulièrement pour lui demander des conseils, discuter avec elle de suite d’accords ou changements d’accords. Mary Lou est très importante pour l’histoire du jazz. Ça me fait très plaisir que le 38 Riv ait initié ce type de concerts qui met les femmes pianistes à
l’honneur, comme précédemment Hazel Scott.
https://38riv.com/concerts/mary-lou-williams-par-ramona-horvath
Propos recueillis par Julien Le Gros.
Rubrique Au fil du vinyle
Quelle réaction suscite en vous chacun de ces disques ?
Danses hongroises de Johannes Brahms par l’orchestre de l’Opéra de Vienne, sous la direction de Mario Rossi (Vanguard recording)
Brahms est un compositeur très intéressant. Je trouve que sa musique orchestrale a plus d’impact. Les ouvrages d’orchestre de Brahms c’est magnifique. Sa musique pour piano est très dense, assez difficile à jouer. Ça ne fait pas partie de mon top 3.
Bela Bartok Concerto pour orchestre par l’Orchestre philharmonique de New York, sous la direction de Leonard Bernstein (Philips, 1961)
J’ai une affinité particulière pour lui. J’affectionne sa musique d’autant plus qu’il a été un des pionniers de la recherche ethno-musicologique. Il a parcouru à pied la Roumanie, la Serbie, la Hongrie avec des moyens rudimentaires. Son but était d’écrire, d’immortaliser le folklore de ces pays. J’ai un grand respect pour Bartok. Ces musiques traditionnelles sont transposables en jazz car elles sont assez ouvertes. Les mélodies sont plus simples. Elles offrent beaucoup de possibilités d’harmoniser ou de rythmer autrement.
Frédéric Chopin Les 2 Concertos pour piano et orchestre Dinorah Varsi et
l’Orchestre national de Monte-Carlo-direction Jan Krenz (Philip, 1973)
C’est intéressant parce que le Deuxième concerto pour piano et orchestre de Chopin est le moins joué. J’ai joué le Premier concerto. Je me suis entraînée à le faire au Conservatoire. C’est le plus mélodique, le plus sucré. Le Deuxième est en un sens un peu plus intéressant. C’est une question de goût, d’esthétique. Contrairement, à ce qu’on dit Chopin n’est pas aisé à jouer, au contraire. Ça a la particularité de sonner comme si c’était simple. Mais, en réalité, c’est très difficile de bien le jouer.
La grande parade de Django Reinhardt (Disques Vogue, 1971)
Django c’était un génie. Son parcours, son talent exceptionnel ne font que m’épaterchaque fois que j’entends quelque chose joué par lui. Plus on l’écoute plus on se rendcompte de son génie. C’est incroyable.
Errol Garner Encores in Hi Fi (CBS, 1958 )
C’est peut-être mon pianiste préféré que je met dans une catégorie à part. Duke Ellingtonprésentait Ella Fitzgerald comme si elle était beyond category (hors-catégorie) Et bien, pour moi, Garner est beyond category. On ne peut pas le classer quelque part. Il a un style inimitable. On peut toujours essayer de faire «à la manière de ». Mais on n’est jamais proche de lui. C’est peut-être le pianiste de jazz le plus difficile à copier. Je parle du fond de sa musique, pas de petites techniques rythmiquement intéressante, comme la superposition d’une main droite libre sur la main gauche rythmique, sur lesquelles on peut toujours s’entraîner, qu’on peut toujours étudier. Mais la substance, le cœur de sa musique sont inimitables. Si vous écoutez ses introductions, on ne sait jamais sur quel morceau il va commencer, ce qu’il va développer. Garner, c’est mon ovni adoré !
The Sunset All-Stars with Nat King Cole, Buddy Rich and Charlie Shavers Anatomy of a jam session, (Black Lion records, 1945)
Quand j’étais petite à Bucarest, j’étais une enfant de la télé. Je participais à plein d’émissions pour les enfants le dimanche. Je chantais, je dansais, je récitais des poésies.
Une des premières chansons que je chantais dans un anglais que je comprenais à peine c’était de Nat King Cole. J’avais une cassette qui compilait deux albums de lui. Pour une partie c’était des chansons en anglais et sur l’autre c’était une partie de son disque en espagnol Cole Español and more volume 1 ( Capitol, 1958) Il y chante Quizas, Quizas, Quizas, avec un accent tellement délicieux ! Ça fait partie des chefs-d’œuvre de cette musique.
Duke Ellington Antibes concert, vol 1, (Verve, 1966)
J’ai trop de choses à dire alors je vais faire court ! J’ai découvert Duke Ellington quand
j’étais très jeune en écoutant la radio Voice of America. Il y avait une émission Jazz Hour, animée par Willis Conover. L’indicatif de cette émission était Take the A train de Billy Strayhorn et Duke Ellington. C’est comme ça que j’ai commencé à connaître la musique de Duke Ellington. Je n’y comprenais pas grand-chose mais j’adorais. Ça me faisait danser, c’était swinguant. Beaucoup plus tard, je me suis intéressée à ces morceaux.
Encore après quand je me suis installée à Paris, j’ai fait la connaissance d’un grand spécialiste mondialement reconnu de Duke Ellington : Claude Carrière. Je suis devenue très proche de lui. Il m’a aidé à rentrer de manière riche et douce dans l’univers d’Ellington. Je lui en suis reconnaissante.
The Temptations Solid rock, Tamla Motown, 1972
https://www.discogs.com/fr/master/163776-The-Temptations-Solid-Rock?gad_source=1&gad_campaignid=21524795402&gbraid=0AAAAADmy1_rSn_efdh3NnpAnBfj9RaUoT&gclid=CjwKCAiAkbbMBhB2EiwANbxtbXnQUuB7cfwzhTFW6Pv-ma75WlZlTnRXov0HGa1l3ItQquVLyOrXVhoCZD4QAvD_BwE
Je suis très familière avec Diana Ross and The Supremes, The Temptations et toute cette époque de la Motown. J’écoutais ça quand j’étais petite. Je dansais beaucoup. Je portais des vêtements comme eux. Je demandais à ma mère de me les confectionner. Avec la coiffure, ça a moins bien marché mais pour les fringues ça allait. J’ai beaucoup écouté les musiques de ce label mythique.
Gladys Knight and the Pips Imagination, Buddah Records, 1973
https://www.discogs.com/fr/master/92915-Gladys-Knight-The-Pips-Imagination
Gladys Knight and the Pips, comme Dionne Warwick, fait partie de la même époque et de ces musiques, de ces chanteuses que j’ai écoutées et que j’affectionne particulièrement.
Stevie Wonder In square circle, Motown, 1985
https://www.discogs.com/fr/master/87474-Stevie-Wonder-In-Square-Circle?gad_source=1
&gad_campaignid=21524795402&gbraid=0AAAAADmy1_rSn_efdh3NnpAnBfj9RaUoT&gclid=CjwKCAiAkbbMBhB2EiwANbxtbWWY4tHBKjBVAqB1m_AKSWmVFZ2YdQPeiKlqGfcfSoVzfwTEaF7bEhoCxXwQAvD_BwE
Ce disque me touche encore plus parce que je l’avais à la maison. Stevie me fait le même effet que Garner. C’est un OVNI, c’est quelqu’un qui a un talent fou. Tout ce qu’il touche se transforme en or, que ça touche le public, pop, funk ou jazz. C’est peut-être l’un des rares artistes qui fait l’unanimité dans tous les genres. Tout le monde adore Stevie Wonder !Question bonus, Thé ou café.
Ramona Horvath, si vous n’étiez pas pianiste, quel métier auriez-vous exercé ?
Dans mon adolescence, j’ai eu deux centres d’intérêt même si ça ne s’est jamais concrétisé. Numéro un : j'aurais aimé faire du cinéma, comédienne ou metteure en scène.
Je suis une grande cinéphile. J’aime ce milieu du cinéma. Je connais pas mal de films. Au lycée, j’ai flirté avec le cinéma en jouant du piano en direct devant des films muets. J’ai participé à des coproductions franco-roumaines, des documentaires et des films artistiques. Je les ai même présentées lors de festivals de films en France, à Strasbourg et à Biarritz.
Numéro deux : hors du show business c’est la médecine qui m’a interpellée. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu un très fort intérêt pour la médecine. Ma mère a été pendant des années conservatrice d’objets d’art au Musée National d’Art et ensuite elle a travaillé comme conservatrice à la bibliothèque nationale à Bucarest. Parfois je pouvais rester enfermée des heures avec des bouquins. Je me rappelle que j’étais fascinée par les livres de biologie, d’anatomie, avec parfois des choses très pointues. Je ne comprenais pas tout mais j’étais très fascinée. J’avais des très bonnes notes dans ce domaine.
Remerciements à Ramona Horvath, Sylvie Durand, attachée de presse, Jordi Pujol et le label Fresh Sound records, Stéphane Portet du Sunset-Sunside et l’équipe de L’Autel des artistes de Paname.
Pour suivre l’actualité de Ramona Horvath :
https://www.ramonahorvath.com/
ARTICLE 25 Philip Catherine
Le prince Philip du jazz
Philip Catherine est sans conteste l'un des plus grands jazzmen européens. Le guitariste belge s'est produit en trio le 16 mai 2025 à l'Espace Sorano à Vincennes. L'Autel des artistes de Paname a eu le privilège de le rencontrer auparavant chez lui à Bruxelles.
Sur la scène de l'Espace Sorano, ce 16 mai, Philip Catherine est apparu auprès du public coiffé de sa casquette et de son éternel écharpe qui lui donnent un air d'artiste bohême. La soirée est introduite par Vincent Bessières, journaliste, commissaire d'exposition, programmateur de la saison jazz de la salle. Sur scène, Philip est accompagné par deux valeurs sûres de la scène jazz belge avec lesquels il a réalisé l'album Côté jardin en 2012 , le contrebassiste Philippe Aerts et le pianiste Nicola Andrioli, originaire des Pouilles, en Italie. Leur musique, intimiste à souhait, fait merveille sur une composition de Nicola intitulée Mare di notte mais aussi sur une reprise de Georges Brassens Les amoureux des bancs publics que le public a repris à l'unisson ou encore sur Nuages de Django Reinhardt. Dans l'intervalle, Philip nous enchante avec ses compositions comme Misty cliffs, du nom d'un petit village en Afrique du sud que Philip a visité avec son ancien contrebassiste Hein van de Geyn, qui y vit désormais, ou le très mélodieux Dance for Victor. À l'issue de ce moment privilégié suspendu, Philip a renconté Maxine Gordon, veuve de Dexter Gordon. Philip a enregistré un disque superbe avec ce saxophoniste étatsunien légendaire en 1975, Something different (Steeplechase), avec Niels-Henning Orsted-Pedersen, un formidable musicien avec lequel il a gravé plusieurs autres disques, à la contrebasse, et Billy Higgins à la batterie.
Philip, le guitariste
Pour lever toute équivoque, il faut écrire Philip à l'anglaise et non Philippe comme le chanteur français originaire des Deux-Sèvres avec lequel on le confond souvent: Philippe Katerine avec un K. Philip Catherine s'amuse d'ailleurs de cette confusion à laquelle il est habitué, lors de ses intermèdes avec les spectateurs de l'Espace Sorano le 16 mai. Les deux hommes ont en commun un profond amour de la musique et un humour caustique. Ils ont même été réunis lors d'une émission de la Libre Belgique en 2024.
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https://www.youtube.com/watch?v=3hYxZP09Ark
Philip Catherine donc, est connu dans toute l'Europe comme un virtuose de la guitare jazz, sideman, entre autres pour Chet Baker, Toots Thielemans, Dexter Gordon, Vladimir Cosma (musiques de films), Maurane ou Charlie Mingus. Il est né le 27 octobre 1942 à Londres, d'une mère anglaise et d'un père belge. Résistant dans un réseau de renseignement, celui-ci sera absent du foyer familial pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je crois que j'ai eu une très chouette enfance. », se souvient malgré tout Philip au micro de l'Autel des artistes du Paname. Après la fin de la guerre, son père Oscar est de retour au bercail. Il travaillera pour l'armée belge à la restitution des tableaux volés par les nazis. La famille Catherine vit un temps à Brême, en Allemagne. C'est là que le petit Philip découvre la musique à la radio.
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JEAN-LOUIS RASSINFOSSE / CHET BAKER / PHILIP CATHERINE
Son oreille se familiarise avec les choeurs de l'Armée rouge ou encore Frédéric Chopin qu'il entend en disque 78 tours... Plus tard, ce sera Georges Brassens dont il apprécie le côté « naïf et beau » des mélodies. Mais le déclic absolu pour Philip c'est la découverte en 1954 grâce à son professeur de musique, José Marly, de Django Reinhardt, « un autre Belge ».[1] « J'ai été complètement séduit par la beauté des phrases de Django », nous dit-il. Très vite, à force de travail, Philip s'inscrit dans les pas de son aîné René Thomas et s'impose comme l'autre meilleur guitariste de jazz belge. À seize ans, il se produit au Comblains jazz festival. Deux ans plus tard, Philip fait ses premières armes avec l'organiste Lou Bennett, venu jouer au Blue Note à Bruxelles. Celui-ci distille un jazz groovy assez populaire dans les années 1960. Son disque Amen a fait forte impression sur le public. Philip avait ce disque dans sa collection et en apprenait les morceaux à l'oreille. Pour ce dernier, jouer avec Lou est une première étape vers la professionnalisation. « Lou Bennett devait venir avec le guitariste Jimmy Gourley et le batteur Kenny Clarke. Je ne sais pas pourquoi ils ne sont pas venus. Benoît Quersin, le patron du Blue Note de Bruxelles, m'a appelé au pied levé pour remplacer Gourley. C'était une grande surprise. » La seconde étape pour Philip vient le 25 novembre 1970 à l'issue de son service militaire. Le violoniste émérite Jean-Luc Ponty, qui a le vent en poupe, après sa collaboration avec Frank Zappa, a repéré le talent de Philip et lui a adressé une lettre pour lui demander de rejoindre son groupe: le Jean-Luc Ponty experience. C'est le début de la période avant-gardiste de Philip Catherine. Il signe sous son nom plusieurs albums Stream (1971), produit par Sacha Distel, September man (1974) et Guitars (1975) qui révèlent un compositeur surdoué, à l'écriture romantique, doublé d'un grand guitariste. Mais le clou de cette période est probablement sa collaboration avec le guitariste texan Larry Coryell sur Twin house (1977). Ce tandem improbable entre un Belge et un Américain aux styles complémentaires lancera la mode des réunions de guitaristes. Ce genre sera popularisé dans les années 1980 par le trio formé par le Britannique John McLaughlin, le guitariste de flamenco andalou Paco de Lucia et l'Américain Al Di Meola. C'est pendant cette décennie que Philip va accompagner Chet Baker par l'intermédiaire de l'agente Gaby Kleinschmidt. Il y aura un trio avec son compatriote le contrebassiste Jean-Louis Rassinfosse, dans un premier temps, puis avec l'Italien Riccardo del Fra. « Avec Chet, il n'y avait jamais une note de trop avec lui. C'est probablement l'expérience qui m'a le plus touché. » s'enthousiasme Philip. Il faut réécouter à cet égard le très lyrique How deep is the ocean pour se convaincre de la magie du trio trompette, guitare et contrebasse: https://www.youtube.com/watch?v=CRAkNsvIqj0
©️Tous droits réservés !
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L'éternel Philip
Perfectionniste acharné, Philip a pu de son propre aveu « s'exercer pendant sept heures par jour sur la maîtrise de son instrument. ». La quintessence de l'art de Philip s'exprime au paroxysme de sa délicatesse et de sa sophistication avec Transparence (1986) Sur cet album conceptuel Philip signe la plupart des morceaux comme le délicieux L'éternel désir, au titre inspiré de Milan Kundera.
https://www.youtube.com/watch?v=9VCf2g0JnPE
Sur ce disque des pointures du jazz, Hein van de Geyn à la contrebasse, Michel Herr au synthétiseur, Diederik Wissels au piano et Aldo Romano à la batterie. Philip est aussi un Belge globe-trotteur. On a pu le remarquer aux côtés de la pianiste d'Azerbaïdjan Aziza Mustafa Sadeh, avec son vieux complice Toots Thielemans à l'harmonica, mais aussi dans le premier album du Congolais, musicien et dessinateur de BD Barly Baruti Ndungu yangu (1996) ou avec la chanteuse brésilienne Marcia Maria Passion (1994), un album produit par Éric Legnini. Philip s'est aussi épris de l'oeuvre du guitariste brésilien Guinga.
https://www.youtube.com/watch?v=ld3SNcR2-1I
Le maestro belge a fêté ses 75 ans de carrière à Flagey, une salle bruxelloise prestigieuse, en compagnie notamment de sa fille Isabelle au chant, du batteur Gerry Brown-avec qui il a enregistré dans les années 70 avec le bassiste John Lee-et de musiciens de la jeune génération belge, Nicolas Fiszman, Antoine Pierre et Nicola Andrioli. Depuis la disparition de Toots Thielemans en 2016 Philip est le doyen du jazz en Belgique. En février, il a participé aux côtés de Louis Winsberg à l'hommage à Sylvain Luc, virtuose trop tôt disparu, au Théâtre du Châtelet à Paris. Il continue de tourner comme récemment en Europe avec le contrebassiste allemand Martin Wind. Cet été Philip s'est produit aux festivals de jazz belges de Gand et de Dinant, en compagnie notamment de son protégé Nicolas Fiszman. Comme l'a écrit le poète Gilles Farcet, fan de la première heure de l'album Guitars de Philip et qui lui a dédié un poème « À Philip Catherine: « Le timbre unique de sa guitare se pose délicatement... Il n'y a plus que la musique. »
Pour aller plus loin:
http://www.philipcatherine.com/
https://www.facebook.com/groups/philipcatherineguitar/
Julien Le Gros
[1] Le guitariste tsigane est né le 23 janvier 1910 à Liberchies, dans la province de Hainaut.
Article 24 Pédro Kouyate le nouvel album 💿 Following
L'université de la vie de Pédro Kouyaté
À 53 ans, Pedro Kouyaté signe Following (Quai son records-Pias), un opus très personnel, salué par la critique, avec Big Daddy Wilson, Manu Katché ou encore Arthur H. Following cristallise les interrogations du griot sur notre monde. L'autel des artistes de Paname l'a rencontré au studio Kadic à Villejuif le 8 novembre, jour de la sortie de l'album. Comme un signe du destin.
Julien Le Gros: Pourquoi ce titre Following?
Le cover official de l’album following & Quai Son Records & Jazz Magazine
À propos du nouvel album : 👇
🎧🎼🎶💿🔗Album FOLLOWING disponible sur https://pias.ffm.to/pedro_kouyate_following
©️ Sébastien Toulorge le 27 mai 2024 au Théâtre du Châtelet avec Jazz Magazine
Pedro Kouyaté: Bonjour. J'en profite pour saluer les « followers » du média web L'Autel des artistes de Paname, d'ici et d'ailleurs. Following c'est un jeu de mots. Par là j'entends l'idée de « suivre », toutes ces persones qui demandent: « Combien as-tu de followers sur les réseaux sociaux?» C'est aussi une métaphore de suivre nos ancêtres. L'idée m'est venue quand j'étais dans ma « chambre noire ». Je mets des draps noirs et je m'enferme.Quand je compose je me mets dans le noir, je m'extirpe de la lumière du jour pour être nimbé par celle qui est dans ma tête. Fin 2020, nous étions confinés en raison de la pandémie de Covid-19. Je me suis dit que les ancêtres nous voyaient depuis là-haut. L'humanité a sans doute déconné. Quelle va être la suite de tout ça? Où allons-nous? On ne peut même plus aller à la boulangerie sans remplir une procuration. Following est venu de ces questionnements.
JLG: Il y a un double paradygme entre votre rôle de messager griot « traditionnel » et celui du 2.0 avec les réseaux sociaux.
©️ Sébastien Toulorge le 27 mai 2024 au Théâtre du Châtelet avec Jazz Magazine
PK: Il y a aussi l'idée, selon moi, de la juxtaposition, de l'hybridation entre le monde virtuel et le monde réel. Il suffit de prendre le métro pour voir qu'il y a très peu de contacts humains. On est tous connectés sur nos téléphones. Je me rappelle que quand j'étais au lycée il y avait une carte d'astronomie avec l'alignement des planètes: Mercure, Mars, Jupiter... Où nous situons-nous dans l'univers? La Terre est notre maman à tous, qui nous porte. L'être humain joue un jeu très dangereux. La société est dans une course effrenée. Tout le monde se filme en permanence. Les prises de parole aujourd'hui sont très risquées avec le poids des réseaux sociaux. Que doit-on dire aux gens? J'ai eu la chance de connaître le monde avant l'arrivée des téléphones portables. Quand ma mère m'appelait de la France, j'étais au Mali et j'avais le combiné collé à mon oreille. J'ai voulu à travers ma musique, me parler à moi-même, communier avec les ancêtres, restituer cette part des ancêtres d'Afrique. La spiritualité est très importante à mes yeux.
JLG: Dans quelles conditions a été réalisé l'album?
Studio La Fugitive : https://www.lafugitive.com
Studio Quai Son : https://www.quaison.fr
PK: Avec des contraintes, il n'y a pas de liberté pure et dure. Si la porte m'est fermée j'observe à travers le hublot de la fenêtre. Quand il y a un obstacle ça me permet de me réinventer. Je considère les échecs comme faisant partie de l'université de la vie. Il faut échouer pour se relever. Il faut se battre pour quelque chose. Les conditions étaient très dures. J'ai eu des imprévus, des artistes qui devaient venir en studio et se sont désistés au dernier moment. En même temps, j'ai bénéficié d'un enchaînement de situations positives, du soutien indéfectible d'Edouard Rencker, directeur de publication de Jazz magazine et du label Quai son records.
Edouard Rencker, propriétaire et directeur de la publication de Jazz Magazine ©️ Tous droits réservés
Une partie de l'enregistrement a été effectuée au studio La Fugitive avec mon complice Olivier « Bud » Bodin, que je considère comme mon Rudy Van Gelder (célèbre ingénieur du son de Blue Note NDLR), et je salue toute l'équipe du studio Benoît Daniel, Bernard Natier, J.B. L'autre partie a été réalisée grâce à Jazz magazine, au studio Quai Son, près de Fontainebleau. J'ai eu les meilleures conditions au monde pour enregistrer ce disque.
Pédro Kouyaté au Studio Quai Son en 2021 ©️ Sophie Comtet Kouyaté
Studio Quai Son en 2021 ©️ Tous droits réservés
Following est un appel à l'ouverture sur le monde, à sortir de nos oeillères. Souvent on me dit que je fais de la « musique africaine. » Mais c'est beaucoup plus subtil que ces qualificatifs réducteurs. Louis Armstrong a joué en Afrique, Ghana (1956), Congo (1960). Les musiques d'Afrique comme le jazz sont des musiques de transe...
1956 : Louis Armstrong débarque au Ghana
JLG: Sage femme est l'un de vos titres les plus personnels, un mot-valise entre la femme qui accouche et la sagesse féminine. Quel en est le message?
Julien Le Gros et Pédro Kouyaté chez Kadic cinefoto le 8 novembre 2024
PK: Sans parler du mouvement Me Too, je fais partie de ces hommes féministes qu'on n'entend pas assez. Par exemple, la part féminine de mon être est plus importante que ma part masculine. C'est cette part de moi-même qui m'a toujours sauvé. On s'est toujours moqué de moi en raison de ma voix particulière et de mon corps « de femme » que j'assume parfaitement. L'homme doit assumer sa partie féminine. J'ai écris dans ce morceau: « Sage femme, femme flamme, femme chamane. » Cela fait écho en moi. On a toujours tendance à considérer les « sages » comme des hommes. Le monde est trop phallique, trop sous domination masculine. La sagesse vient de ma mère. Je suis né d'un ventre. Tous les hommes viennent d'un ventre. Les machos, qui ne veulent pas qu'on regarde leur mère ou à leur soeur, doivent se calmer. Quand une femme donne ce n'est pas une promesse de don. Elle donne avec générosité, malgré la souffrance ou la douleur. Ma mère me disait toujours que ce que les femmes supportent, les hommes en sont incapables, parce qu'on n'est pas faits du même bois.
Erik Truffaz - Trompettiste suisse © Tous droits réservés
JLG: Quelle couleur souhaitiez-vous apporter à ce titre en demandant la participation d'Erik Truffaz?
PK: J'ai accouché de cette idée comme une femme accouche d'un enfant. Parfois le compositeur ne décide pas de tout. Les dieux qui produisent le son accomplissent le casting. Celui qui est frappé par le baton des dieux est « appelé ». Ça a été le cas pour Erik Truffaz qui ne me connaissait pas. Je donne un conseil, en particulier aux jeunes de vingt ans qui sont submergés de choix et pour qui la vie est dure: n'ayez pas peur. Si ce que vous cherchez n'arrive pas tout de suite c'est que vous devez encore apprendre. Avant d'obtenir vos objectifs il faut passer par l'université de la vie. C'est très difficile parce que la société nous apprend à regarder le succès mais pas les étapes à franchir pour y parvenir. Certaines personnes se suicident parce que la barre est mise trop haute. Mais il ne faut pas se décourager. Vous pouvez même écrire au président de la République! Ma mère Fanta a écrit à Danielle Mitterrand (première dame de 1981 à 1995 sous l'ère Mitterrand, présidente de la fondation Danielle-Mitterrand France libertés NDLR) C'était une lettre truffée de fautes d'orthographe mais ça a touché Danielle Mitterrand. Il ne faut pas être trop orgueilleux, il faut aller vers les gens et vous trouverez la solution à vos problèmes. Je viens d'un pays, le Mali, où il n'y a pas de parking, il n'y a pas de système de sécurité sociale. Il faut être humble, notamment par rapport à ceux qui nous ont précédés, comme Manu Dibango. Si tu apprends, tu vas être utile à toi-même et aux autres.
Sur l'album il y a les mots d'Arthur H sur Sahara blues. Qu'est-ce qui vous unit à Arthur?
Arthur H - ©Tous droits réservés
Avant de le connaître, j'ai connu son père Jacques Higelin. Jacques aimait Mory Kanté, on l'entend avec Youssou N'Dour sur son album à Bercy en 1985. Il y a des gens qui vont t'aimer parce que tu viens d'Afrique. C'est le cas d'Higelin qui a emmené Mory Kanté partout. Arthur était dans les valises de son père. Arthur a toujours aimé le continent africain. Mais quel artiste lui a fait une proposition musicale, à la fois culottée et sérieuse? J'ai eu cette chance. Arthur aime le désert et on est partis sur Sahara blues, sur une écriture écologique à quatre mains en studio. J'ai adoré me laisser surprendre dans ce processus de création. Le titre marche, non pas en raison de la notoriété d'Arthur mais parce qu'il y a une cohérence dans l'écriture. En France on aime les livres. L'écriture est la seule façon de garder le temps dans une boîte de façon éternelle. Ce n'est pas par hasard si pendant la période de l'esclavage on interdisait aux Noirs d'apprendre à lire et à écrire pour les empêcher de comprendre ce qui se passe.
Arthur H - ©Tous droits réservés
Julien Le Gros et Pédro Kouyaté chez Kadic cinefoto le 8 novembre 2024
JLG: Justement un autre titre de l'album Hiver, avec Oxmo Puccino, est un vrai travail d'écriture.
PK: C'est magnifique parce qu'Oxmo m'a demandé le thème. On a écrit en studio, dans le calme. on pouvait entendre le bruit du frigo. On a écrit, on a lu comme ça, de manière empirique. Le son appartient à tout le monde, est planétaire. L'Afrique peut aussi se revendiquer de Miles Davis, de Bill Evans. L'écriture est universelle. Donc, Oxmo et moi avons comparé nos mots jusqu'à ce qu'on dise: « Stop, on ne touche plus à rien. » et on a enregistré. Je me revendique aussi de cette tradition de la chanson à texte, même si ça dérange celles et ceux qui me classent dans la catégorie: « musiques du monde. » Je remercie Oxmo Puccino et son manager Marc Mottin, pour leur confiance, parce que les artistes ont un staff. Oxmo s'est aussi renseigné. L'expérience de mes vingt années à jouer dans le métro m'a été utile. Les gens voient bien qu'il y a un contenu dans ma musique. Il faut tenir bon, ronger l'os jusqu'au bout!
© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.
© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.
© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.
JLG: Sur Following, on peut aussi entendre Manu Katché
PK: Cela a été une rencontre fabuleuse avec Manu Katché. J'ai suivi son actualité et je suis renseigné sur lui. J'ai appelé sa manageuse Keryn Kaplan aux États-Unis. La musique, le talent ne suffisent pas. Il faut être audacieux, avenant, appeler au bon moment la bonne personne, bien s'entourer. Grâce à Keryn Kaplan, j'ai eu la sympathie de Manu et j'ai eu accès à ce grand batteur de jazz. Il s'est même déplacé alors qu'il aurait pu tout faire à distance, par fichier partagé. Dans la vie, il faut amener quelque chose sur la table, comme le chien avec le gibier, envoyer des signaux forts, avoir envie, sans frimer, ne pas rechercher le succès immédiat. Le temps est notre seul juge.
© Emmanuel Delaloy Tous droits réservés.
© Emmanuel Delaloy Tous droits réservés.
JLG: Toumani Diabaté est décédé le 19 juillet 2024. Peut-on dire qu'il a aussi fait partir de votre école de la musique, à N'Tomikorobougou, quartier de Bamako?
PK: J'en profite pour m'adresser aux jeunes parce que pour moi c'est plié. Dans la vie, il faut un cadre. Je n'en ai pas eu. J'ai perdu mon père à l'âge de huit ans, d'autres n'en ont jamais eu. J'ai eu des pères de substitution qui eux-mêmes n'avaient pas de bonnes relations avec leurs géniteurs. Il ne faut rater aucun rendez-vous dans la vie d'un homme. J'ai eu la chance au bon moment, au bon endroit, d'être le jeune à qui on confiait tout. Toumani était mon voisin. Je ne volais pas. J'avais tellement de trousseaux de clés sur ma taille qu'on aurait dit un marabout! Toumani Diabaté habitait à côté de Ballaké Sissoko, comme Michel Ange et Leonard de Vinci, pendant la Renaissance. Et moi j'étais le confident qui gardait les secrets. Toumani me parlait de Ballaké et vice versa mais je ne disais rien à l'un ou l'autre. Quand d'autres jeunes s'intéressaient aux marques de vêtements de sport, moi je m'intéressais à la musique. Je faisais le ménage dans le local de Toumani avant de faire de la musique. C'est comme ça que j'ai vu à Bamako quelqu'un comme Martin Scorsese (réalisateur du documentaire Du Mali au Mississippi, 2003 NDLR) Avec Following j'espère contribuer au changement des mentalités. Legrand jazz de Michel Legrand, Kind of blue de Miles Davis ont changé le jazz. Un « petit africain » comme moi, arrivé en France en 2006 peut travailler avec des têtes couronnées. Et cette leçon je l'ai apprise grâce à des devanciers comme Toumani Diabaté.
Pédro Kouyaté et Toumani Diabaté ©️Isaac et Jade
Toumani Diabaté est un musicien malien, né le 10 août 1965 à Bamako et mort dans la même ville le 19 juillet 2024.
©️ Tous droits réservés
Sur Following, vous rendez aussi hommage à un autre disparu, en 2019, l'acteur Mabô Kouyaté, à 29 ans.
On partage le même nom Kouyaté. C'est le fils de Sotigui Kouyaté, ce grand acteur qui a joué avec Peter Brook, et de la costumière Esther Siraba Kouyaté Marty. Mabô est parti mais chez nous en Afrique, les morts ne sont pas morts. Il y a deux morts, celle de ta disparition physique mais aussi celle pendant laquelle tu sors de la mémoire collective, d'où les processions, les commémorations. Les morts sont partout. Faire revenir Mabô c'est faire revenir son souvenir. Plus on répète une chose, moins le temps l'efface. Tout ce qui se répète ne se meurt pas. Mabô fait écho à tous les êtres chers que j'ai perdus, mon père, ma mère, mes amis. Il est important de rendre hommage à ceux qui sont partis. C'est le sens de ce titre.
Mabô Kouyaté
Acteur
Mabô Bacoundâ Ismaël Kouyaté, dit Mabô Kouyaté, né le 1ᵉʳ septembre 1989 à Neuilly-sur-Seine, et mort le 3 avril 2019 aux Lilas, est un acteur franco-helvético-burkinabé naturalisé malien.
Photo : ©Tous droits réservés
Vous avez fait votre release party le 15 novembre au studio de l'Ermitage. Qu'a représenté pour vous cette date?
Chaque seconde de ma vie est importante pour moi; Je vais vous faire une confidence, j'ai été dans le coma une fois pendant douze jours. Le sommeil c'est une petite mort. Quand tu dors et que tu te réveilles, c'est comme si tu étais un peu dans les bras de la mort. Donc, quand je suis revenu à moi ma vie a changé. Il y a des gens qui ont vendu ma voiture, ma moto. L'imam est venu. Quand je me suis réveillé ma soeur est tombée! C'est ce que j'explique sur le titre Marassa dans l'album. On ne peut plus être comme avant quand on a été dans ce couloir sombre de la mort.
Pour répondre à votre question, je restitue sur scène ce que la vie m'a donné. Quand on te donne il faut redistribuer. Quand ta main est pleine, il faut la vider pour recevoir. Je donne au public, à mon équipe de ce média web L'autel des artistes de Paname, à toutes les personnes qui ont été là depuis le début. Je restitue cet album et c'est une nouvelle vie qui commence pour moi, un nouvel acte de naissance...
Questions bonus:
JLG: Au fil du vinyle. Je vais vous présenter trois pochettes de disques et vous me direz ce qu'elles vous évoquent:
-Orchestre régional de Kayes, 1970, label Mali music.
PK: Je connais cet album, enregistré un an avant ma naissance. Mon père a travaillé à la discothèque de la Radio-Soudan, rebaptisée Radio-Mali en 1960. Pour l'anecdote, Ali Farka Touré, a hérité de la voiture de fonction de mon père. Il n'était pas encore musicien. Il a commencé comme chauffeur. Le premier gouvernement de Modibo Keita a utilisé les orchestres régionaux comme celui de Kayes. Mitterrand a inauguré la pyramide du Louvre, Chirac a eu le musée du quai-Branly. Chez nous, la propagande politique s'est faite par les orchestres. L'écoute de ces orchestres à la radio nous ont a aussi donné un contact sur l'extérieur. Il n'y avait pas Internet à l'époque. Kayes c'est la région de Boubacar Traoré. Son frère Kalilou a étudié la musique à Cuba avec les Maravillas du Mali. Tout ça a fait partie de ma formation musicale.
Orchestre Regional de Kayes
L’Orchestre Régional de Kayes est créé afin de revigorer et de moderniser la culture kassonké. Sous la direction du chef d’orchestre Harouna Barry, il va s’imposer dans tout le Mali. Au début des années 1970, l’orchestre En 1977, le groupe sort un album éponyme.
-Les Ballets africains de Keita Fodeba volume 1, disques Vogues 1959
PK: Chez le chorégraphe Keita Fodeba, le costume, la danse sont particulièrement recherchés. Il y a à la fois l'aspect visuel et l'aspect sonore. Je pense aussi au festival mondial des arts nègres inauguré par Senghor en 1966. A la télévision je voyais le travail sur les costumes dans les mises en scène du comédien ivoirien Sidiki Bakaba. Sur le clip de mon titre Tissu j'ai voulu m'habiller comme un chamane africain.
https://www.youtube.com/watch?v=FcnMzGNd1rA
-Les Double six rencontrent Quincy Jones, Capitol, 1961
PK: J'ai évoqué Quincy Jones avec Daniel Mermet lors d'une de mes interventions à la Philharmonie de Paris. Daniel Mermet m'a raconté que son père le pianiste Charlie Mermet a connu Quincy alors qu'il revenait d'une tournée foireuse en Afrique pendant laquelle le manager est parti avec la caisse. La légende veut que depuis ce jour Quincy a décidé de ne plus jamais travailler que pour lui-même. Ça m'a conforté dans l'idée que tout est possible, que l'impossible n'existe pas. C'était possible pour Quincy de retirer Michael Jackson des griffes de son père, etc. Quincy Jones a connu l'époque de la ségrégation, pendant laquelle les Noirs étaient lynchés. C'est difficile à imaginer aujourd'hui pour un jeune de vingt ans scotché à son smartphone. Paix à son âme, Quincy ne mourra pas.
Thé ou café: Si vous n'étiez pas musicien qu'auriez-vous fait?
J'ai toujours aimé soigner car ma grand-mère m'a donné ce don. Je fais de la thérapie sonore à distance. Si je n'étais pas musicien j'aurai donc été guérisseur. Ça fait plaisir à mon âme. Il y a quelques jours, même si c'est fatigant j'ai coupé le feu à quelqu'un. On revient à ce que je vous ai dit; il faut restituer!
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Article 23 - Baaba Maal
Baaba Maal
Interview de Baaba Maal (25/09/2024).
L’Autel des artistes de Paname a l’honneur et le privilège de vous rencontrer pour une interview.
Cher Baaba Maal, vous jouissez d’une renommée internationale, et je souhaiterai de ce fait ouvrir cet entretien, en revenant quelques années en arrière. Pourriez-vous nous dire comment cette belle histoire a commencé ?
Bonsoir Lamine ; tout a commencé en 1953, à ma naissance, Il faut rappeler que c’est à Podor, une ville culturelle du Nord du Sénégal, que j’ai vu le jour au sein d’un clan de pêcheurs.
Baaba Maal & Lamine Ba
Même si je n’ai pas beaucoup pêché, j’ai grandi sur les berges du fleuve Sénégal et, chaque matin, je regardais les hommes partir dans leurs pirogues à la recherche du poisson et, à admirer le travail de transformation des poissons fraîchement pêchés qu’exécutaient les femmes.
Ma mère nous a communiqué cette grande fierté d’appartenir à ce clan. Les pêcheurs sont, au-delà de leur métier, des gens créatifs et décomplexés, qui aiment la fête et accueillir les autres. Souvent, à Podor, les pêcheurs recevaient leurs amis qui venaient de loin, pour de grands festins qui animaient la ville.
Maman a aussi toujours jalousement entretenu son talent de chanteuse et de compositrice, comme bien d’autres femmes de la région du Fouta. Elle avait le don de créer de petites proses qu’elle adaptait en musique pour raconter son histoire et celle du peuple, notamment pour parler de leurs aspirations, de leurs moments fastes et d’exprimer leur nostalgie pour ceux partis en voyage.
Plusieurs femmes du clan étaient talentueuses et lorsqu’elles se retrouvaient au bord du fleuve lors des journées de lavage/étendage du linge, elles se lançaient dans la composition spontanée et effrénée de chansons qu’elles nous rapportaient ensuite.
C’est dans cet univers que j’ai grandi, toujours bercé par le son, avant même que je ne découvre mes propres talents de chanteur. Je dois encore réexprimer ma fierté d’avoir grandi à Podor, cette ville ouverte à la culture dans toutes ses composantes : musique, danse, etc…
Le pêcheur de naissance que vous êtes, était-il appelé à chanter ? A-t-il été facile pour vous d’embrasser ce métier ?
En effet, chanter était quelque chose de si naturel, que tout le monde à Podor chantait, du muezzin au petit élève de la ville, en passant par les pêcheurs…
Podor, ville au Sénégal. Tous droits réservés
Lors de la cérémonie du Pekan, en l’honneur des esprits du fleuve, tout le monde pouvait le micro pour interpréter un chant ou déclamer un poème à l’adresse de nos protecteurs invisibles. C’était aussi le cas lors des cérémonies de circoncision.
Chez nous, l’activité musicale n’a jamais été réservée à une caste de griots. Tout le monde avait le droit de chanter, à la seule condition de savoir le faire et d’avoir le courage de se tenir au centre du cercle et d’être vu par tous.
On se retrouvait souvent autour d’un haudou, d’un xalam, d’une calebasse ou de tout autre luth traditionnel et on faisait des parties de chant. J’avais un ami qui éprouvait une forte passion pour l’harmonica, Baaba Saar, qui vit actuellement à Richard Toll, il s’était procuré un harmonica et ensemble on reprenait des chansons.
Parallèlement à tout cela, j’étais aussi aux côtés de ma mère, véritable compositrice et amoureuse du spectacle, qui avait une troupe théâtrale. Bien qu’elle n’avait pas vraiment le droit de faire de sa passion un métier, elle la vivait de façon dilettante. J’assistais aux répétions de son groupe et des fois on les sollicitait pour accueillir des personnalités politiques ou coutumières de passage à Podor. Leurs sorties étaient toujours très appréciées et cela ne perturbait en rien leurs vies conjugales et familiales.
Je les voyais répéter ensemble, faire coudre leurs tenues qu’elles appelaient des « déguisements » et préparer leurs spectacles. Très vite, j’ai appris à m’émerveiller devant cette faculté à préparer et à organiser ces évènements, même si d’autres regardaient cela comme une chose simple et évidente, pour moi c’était un art à part entière que je voulais déjà apprendre pour me développer moi aussi.
Vous avez donc appris à organiser, à préparer des spectacles, d’où cette envie et ce besoin de travailler en équipe. Comment avez-vous créé votre premier groupe de musique ? De qui était-il constitué ?
Il y avait à Podor deux instituteurs férus de musique ; l’un d’entre eux était le cousin de Mansour Seck et l’autre vivait tout près de chez moi, un guitariste de grand talent. Chaque soir avec ses cordes, je l’entendais reprendre des chants que j’interprétais avec mes frères et il le faisait fort admirablement.
Tous deux ont été inspirés par des jeunes formés par le musicien et guitariste guinéen Keïta Fodé Barro à Dakar, c’était avant les indépendances, quand il était au Sénégal avec les ballets africains.
J’étais fasciné de les entendre jouer toutes ces mélodies de Podor, mais aussi du Mali et de la Guinée, j’ai très vite perçu un lien de parenté entre ces sons venus de loin et les nôtres.
Il faut dire que Podor a aussi contribué à faire grandir ma curiosité. Je suis peul à 100% certes, mais à Podor, je suis à 20% wolof avec la présence de cette culture dans la ville, à 25% maure, avec les familles mauritaniennes qui étaient dans notre voisinage et à 5% malien avec ces personnes venues de Kayes et de Bamako, ce qui a aidé notre quartier à se développer considérablement.
On allait de cours en cours pour les fêtes de familles, et ainsi, j’ai baigné dans un environnement multiculturel. Il y a certaines langues que j’ai apprises à déclamer naturellement, sans même connaître les sens des mots.
Après mon entrée en 6e, mes parents m’ont inscrit au lycée Charles de Gaulle à Saint-Louis, mais chaque vacance, quand je rentrais à Podor, tous les jeunes aimaient être avec moi, j’avais une surprenante facilité à attirer les autres. Comme ils me suivaient tous, filles comme garçons, je leur ai proposé de former une troupe théâtrale et nous l’avons baptisée Xaware. On avait des talents multiples de chant et de danse, et Baaba Sarr (joueur d’harmonica) était des nôtres !
Plus tard ils deviendront tous instituteurs ou embrasseront d’autres métiers, ce n’était qu’une activité de vacances. Je suis le seul du groupe à avoir choisi d’évoluer sur la voie de l’art.
La troupe a donc existé tout le long de mon cursus secondaire au lycée et m’a permis d’expérimenter toutes les choses apprises auprès de ma mère : réunir les autres, travailler ensemble, créer des chorégraphies, préparer les chœurs, etc…
Tout cela a commencé dès ma première année de lycée, j’avais environ 13 ans. J’avais aussi des amis dans la ville de Saint-Louis avec lesquels on faisait de la musique de temps en temps, je pense notamment à Mamadou Dème que l’on appelait affectueusement Leuk.
J’étais aussi proche de plusieurs troupes théâtrales de ma région, comme le Foyre Fouta, avec lequel on organisait souvent des sorties et même des veillées, on parlait de nos origines et on se partageait des connaissances sur l’histoire de notre peuple.
Avec Leuk et quelques amis, on voulait faire comme Samba Dieye Sall et ces ténors de la chanson peule que l’on voyait venir chez nous. On était fascinés par leurs immenses carrières, mais chaque fois qu’ils revenaient dans le Fouta, ils nous cherchaient et nous proposaient de faire les premières parties de leurs concerts. Nous n’étions que de simples élèves et pour nous c’était des moments incroyables.
À Saint-Louis, il y avait un établissement qui a abattu un travail solide pour notre édification culturelle : le Foyer artistique culturel et littéraire du fleuve, l’appelait-on.
Entre élèves des lycées de la ville, notamment Charles De Gaulle, Peytavin, Ahmed Sall, le Prytanée militaire ou encore le lycée Faidherbe, on se retrouvait tous sur ce lieu pour des activités culturelles.
Il y avait le mouvement des scouts de la région que j’ai intégré et avec lequel j’ai réalisé beaucoup de choses. Ainsi, j’avais déjà, avec mes amis, une belle plateforme pour chanter et nous faire connaître dans notre région, et même à Dakar, la capitale, les gens commençaient déjà à entendre un peu parler de nous.
Mais en ce temps-là, j’étais élève, j’avais beau aimé follement la musique et la vivre à travers toutes les activités dont je vous ai parlé auparavant, ma priorité restait tout de même l’école et cela réconfortait mon père qui a toujours voulu que je mène à bien mon parcours scolaire.
Quand as-tu donc eu le déclic, ce moment décisif où tu devais résolument choisir entre être musicien ou embrasser une autre carrière ?
Le déclic est survenu naturellement…
Je me rappelle que j'ai eu à me battre un jour avec un très grand ami, paix à son âme, il s’appelait Gorgui N’Diaye.
Il m'écoutait très souvent chantonner sur les bancs de la cour de récréation du lycée Charles de Gaulle et un jour il m’a dit, qu’avec mon talent, je finirais certainement par devenir chanteur. Ce jour-là, j’avais pris ses mots comme une vilaine blague et je l’avais attaqué. Je lui ai signifié au cours de notre petite altercation que si nous étions au lycée, c’était pour aspirer à de grandes carrières dans des domaines hautement respectés et que me prédire un avenir de musicien, c’était quelque peu se moquer de mon avenir.
Lycée Charles De Gaulle (LCG) Saint Louis, Sénégal
Quelques années plus tard, il m’a écouté chanter à la Radio Sénégal (ORTS) et il m’a cherché partout pour me rappeler notre altercation du lycée et nous en avons bien rigolé (rires).
Mais, les choses sérieuses ont véritablement commencé avec Mbassou Niang, artiste complet, musicien mais aussi peintre et sculpteur, qui étudiait à l’Institut des arts à Dakar. Il suivait nos sorties durant les vacances à Podor.
Mbassou Niang. Tous droits réservés
L’album Lasli Fouta
À Dakar, il a rejoint le groupe Lasli Fouta et a un jour prédit au sein de sa formation qu’ils auraient deux grands artistes, dont un qui préparait son baccalauréat (moi) et le jeune guitariste Mansour Seck de Podor.
Ils lui ont dit qu’il ne pouvait pas y avoir de meilleurs musiciens que ceux que la troupe comptait déjà et ils n’étaient pas du tout réceptif à l’idée de nous accueillir.
Mais lorsque je suis arrivé à Dakar, Mbassou a organisé une veillée et Mamadou Fall, talentueux guitariste du Lassili Fouta était là. Nous avons enregistré ce moment et ils ont apporté la cassette à Samba Thiam qui travaillait à la radio nationale.
Radio Nationale du Sénégal. Tous droits réservés.
Le média m’a contacté pour m’offrir 2 heures d’enregistrement dans son studio, c’était si fort pour moi que j’ai pris peur et je suis retourné à Podor. Je chantonnais juste pour m’amuser et je ne croyais vraiment pas qu’un jour la radio nationale me solliciterait.
Mais, ils ont été patients et ont attendu mon retour pour me contacter de nouveau et me proposer à nouveau, 3 heures d’enregistrement. Je suis finalement allé et ma première cassette a fait du bruit. Tout le monde voulait me connaître, tant mon titre « Taara » a été favorablement reçu par l’audience nationale. Mon père aussi a aimé le morceau et il m’a donné sa bénédiction, en me disant que si c’était ce genre de musique que je devais faire, il ne s’y opposerait pas.
« Taara » est un grand classique du répertoire ouest-africain que j’ai adapté à ma manière et cela m’a ouvert de nombreuses portes.
Le Lasli Fouta a finalement accepté de me rencontrer et me programmer à certaines de ses sorties. Les gens qui nous écoutaient se demandaient d’où l’on venait, tant notre musique était variée, avec ses accents peuls, mais aussi maliens et guinéens.
En réalité, le groupe était constitué de professionnels provenant de divers secteurs d’activité, mais qui avaient tous une certaine passion pour la musique. On se retrouvait pour chanter mais aussi pour entretenir notre identité culturelle de natifs du Fouta, dans une ville de Dakar où de nombreux peuples se côtoient.
La page Lassili Fouta a duré 4 ans, entre 1974 et 1978, puis, Mansour Seck et moi avons décidé de partir à l’aventure. Nous avons sillonné plus de 300 contrées du Fouta avant de nous diriger vers le Sénégal Occidental. Nous sommes allés jusqu’à Kayes au Mali, mais aussi en Guinée et en Côte d’ivoire, en passant par Sikasso (Mali).
Baaba Maal et Mansour Seck -Photos Tous droits réservés !!!
Baaba Maal et Mansour Seck -Photos Tous droits réservés !!!
Chacune des étapes de ce voyage m’a profondément marquée ; je me souviens encore qu’à Goudiry, dans le Fouta, les femmes nous réveillaient, Mansour et moi, puis on sortait avec nos guitares et elles nous accompagnaient avec leurs calebasses. À leur école, j’ai appris beaucoup de chansons du grande répertoire Yela des peuls, et je leur ai aussi appris quelques-unes de mes compositions.
À Bougouni, au Mali, nous avons fait la rencontre fortuite d’un vieil homme dans une dibiterie (lieu de vente de viande braisée) ; il nous a observé attentivement avec nos guitares sur le dos et il nous a demandé de lui prêter un de nos instruments. C’était un chanteur d’exception !
Bougouni - Ville au Mali
Il a interprété 5 morceaux, dont « Fanta » que je reprendrai plus tard. Il nous a ensuite béni en nous disant ces mots : « le chemin sera long mes enfants, mais vous avez mes bénédictions et je vous offre ces 5 chansons ». Nous avons répété ces moreaux en boucle pour ne jamais les oublier…
Je me souviendrai toujours des bienfaits de ce périple riche en sons et en leçons. Nous avons rencontré des musiciens, des griots et même des musicologues, des gens qui nous ont instruit sur le 4e art et sur le rôle des instruments traditionnels comme le xalam, le ngoni, la kora ou encore le tama.
Nous avons aussi appris beaucoup de choses sur la composition des chants traditionnels ; quand une œuvre est adressée à la noblesse par exemple, on l’embellit d’instruments mélodieux en évitant de la surcharger d’éléments percussifs trop bruyants.
Ce voyage a nourri mon inspiration tout au long de ma carrière qui se poursuit encore et il a aussi permis de sceller la grande amitié entre moi et Mansour Seck jusqu’à sa triste disparition cette année.
Mais, malgré toutes ces expériences, je n’étais pas encore totalement décidé à mener une carrière musicale, jusqu’à ce que je décide de me rendre en France avec l’aide d’Amadou Dia.
Quelques temps avant, je fis la connaissance d’Amadou Kane Diallo et d’Aziz Dieng qui me dirent qu’en France, je n’échapperais certainement pas à la musique. Ils m’ont conseillé de m’établir à Paris pour bien m’imprégner de la réalité du showbiz et voir comment les artistes sont encadrés et accompagnés.
Je suis resté là et, au bout de 3 mois, j’ai fait venir Mansour Seck à Paris. Je vis défiler les mois et les années, et j’ai pris goût à apprendre de la scène parisienne. Sans le décès de ma mère survenu après 3 années, je ne serais peut-être pas retourné au Sénégal…
À Paris, je voyais des sommités de la chanson africaine briller ; des gens comme les frères Touré Kunda, Manu Dibango ou encore Salif Keïta, je me disais que je pouvais faire comme-eux. C’est à ce moment-là seulement que le déclic est survenu ; avec l’aide de Kane Diallo, on a enregistré la cassette Jam leli qui a connu un succès fou. Les gens l’achetaient et la copiaient partout au Sénégal, mais aussi en Guinée et en Gambie.
Djam Leelii est un album de Baaba Maal et Mansour Seck, sorti en 1989.
Baaba Maal - photo : ©️ D/R.
Baaba Maal, votre première sortie à Paris a donc été un réel succès ! Quelle a été la suite de l’histoire ?
La suite c’est que Jam leli a continué à tourner en Afrique, à faire son petit bonhomme de chemin sur les médias du contient et pendant ce temps, à Paris, Mansour Seck et moi jouions dans des foyers d’immigrés pour nous faire un peu d’argent ; j’en avais besoin pour payer mes études supérieures de musique au conservatoire qui m’avais été conseillé par Aziz Dieng et mes amis du Boulevard Bonne-Nouvelle à Paris.
Je m’étais inscrit au conservatoire et je garde encore le souvenir de mon professeur de chant, dont j’ai hélas oublié le nom, qui était content de m’avoir comme élève. Il me disait qu’il avait précédemment encadré une sénégalaise au piano, Aminata Fall. Il me faisait des vocalises et cela m’a grandement aidé.
Je jouais assez régulièrement à Paris, au New Morning notamment. Il y avait aussi des étudiants africains plutôt révolutionnaires, qui organisaient des concerts au cœur de la capitale française, motivés par des panafricanistes ou des défenseurs de la cause du peuple noir comme Lamine Savané, Mutabaruka ou encore Quincy Johnson.
Ces rencontres musicales engagées se tenaient souvent à Châtelet - Les halles et j’y jouais avec Mansour. C’étaient de très beaux moments.
Plus tard, je suis rentré au Sénégal et j’ai retrouvé mon ami El Hadj N’Diaye qui avait déjà acquis tout le matériel pour ouvrir le Studio 2000. On n’était pas nombreux à enregistrer chez lui, il y avait Oumar Pene, Ousmane Mohamed Diop et Mama Gaye, avant même que Youssou N’Dour et d’autres artistes ne commencent à s’y rendre.
Studio 2000 Dakar
Photo : Tous droits réservés !!!
Depuis le lycée, El Hadj me disait qu’on devait faire quelque chose pour les musiques peules ; donc, lorsque l’on s’est retrouvé, alors qu’il revenait pour sa part de Suisse et moi de France, nous avons produit la première édition de Wang, avec Mama Gaye, ainsi que l’album Yela.
Je devais retourner à Paris, mais les 2 cassettes ont connu un réel succès. La communauté peule était fière d’avoir un artiste qui a enregistré de la musique moderne et des milliers de personnes étaient désormais intéressées par mon parcours.
El Hadj m’a dit que je n’avais plus grand-chose à faire en France et qu’il était peut-être temps de me consacrer à mon audience locale. Entre 1984 et 1985, j’ai donc créé le groupe Wandama et on a tourné dans le pays.
Mais comme cette formation ne pouvait pas prendre tout le monde, j’ai demandé à El Hadj, la permission d’en créer une autre, avec mes amis Mansour Seck, Barou Sall, Malick Pathé Sow et tous ceux avec qui j’ai grandi. C’est ainsi qu’est né le Daande Lenol en 1985.
Dande Lenol est finalement devenu le groupe numéro 1 dans le vaste univers de la musique pular ! Quelles ont été vos premières œuvres ?
Dande Lenol
Photo : Tous droits réservés !!!
Notre première sortie a été un concert à Podor, chez moi, sur une invitation de l’ONG Ndombax. Ce fut un voyage agréable pour tout le monde et de retour à Dakar, alors que le groupe n’avait pas encore de nom, on l’a baptisé Daande lenol, en référence à un des titres de Jam leli, ce nom signifie la « voix du peuple » et c’est ce que nous voulions être.
Je ne mesurais pas la portée de ce nom en le choisissant mais il a résonné si fort dans la communauté peule qu’il nous a assigné la mission de toujours la servir. C’est pourquoi en 30 ans, après même nos tournées les plus grandes à l’international, nous revenons dans le Fouta pour notre communauté. Les concerts que nous y organisions, nous permettaient de lever des fonds pour soutenir l’éducation, monter des coopératives d’agriculture et d’élevage et alimenter bien de projets sociaux.
On jouait régulièrement au stade Amadou Barry de Dakar et souvent, les amis de la communauté nous invitaient dans leurs localités dont le courant nous faisait parfois défaut. Nous ramenions alors nos groupes électrogènes pour jouer de la musique aux habitants.
Aujourd’hui, tous les musiciens du Daande Lenol sont fiers de l’impact communautaire du groupe. Je tiens d’ailleurs à les remercier ici, parce qu’avec moi, ils ont su s’adapter à deux contextes bien différents.
Ils ont toujours été disponibles pour ces concerts internationaux qui nous menaient, dans d’excellentes conditions, dans les plus grandes villes du monde, mais ils répondent aussi avec joie lorsque l’on doit tourner dans le Fouta dans des conditions « humanitaires ». Ils séjournent volontiers dans les petits logis qu’on leur propose, ils mangent tout ce qu’on leur offre et tissent des amitiés avec les populations. C’est pour moi, un réel bonheur de voir cela.
Baaba Maal, le Daande Lenol est donc né sur une vision communautaire et finalement vous avez atteint une audience plus large, incluant toutes les autres communautés du Sénégal. Comment avez-vous réussi cela ?
À la naissance du groupe, il fallait être très astucieux pour gagner l’estime de notre communauté peule très possessive, mais aussi intéresser le reste du Sénégal.
Notre nom a permis d’engager facilement les nôtres et notre formule musicale avec des compositions en langue peule leur a donné tout le plaisir qu’ils recherchaient.
Les autres communautés du Sénégal, même si elles ne parlent pas notre langue, sont toutes férues de spectacle et nous avons énormément travaillé cet aspect. Passés par des troupes théâtrales pour la plupart, pendant notre enfance, nous avons vraiment le sens du spectacle.
Les groupes à Dakar, ramenaient sur scènes des instruments modernes, mais nous avons pour notre part, proposé quelque chose de différent, un mix d’instruments modernes et traditionnels sur une musique vivante et très festive, et cela a tout de suite intéressé le grand public. C’est ainsi que nous avons réussi à intéresser tout le monde, sans jamais trahir notre peuple.
J’étais très content un jour d’entendre un député sénégalais dire dans l’hémicycle des élus, qu’il fallait au Sénégal, un Baaba Maal sérere, diola ou encore soninké et qu’ainsi, tout le monde serait au même pied d’égalité (rires).
Je dois aussi rappeler que tout cela a été possible grâce au talent des membres du Daande Lenol ; ils ont tous été de bons musiciens, mais surtout de grands artistes. Ensemble nous avons innové et conçu des scenarii et décors uniques pour nos shows.
Quand les gens nous suivent en live aux USA, en Angleterre ou en Australie, nous les embarquons avec nous dans nos spectacles, à la découverte du Sénégal profond. Nous ramenons des éléments qui les font voyager jusque dans nos plus petits villages.
L’un des moments importants de votre ascension sur la scène mondiale a certainement été la signature chez Island Records ; comment est-ce arrivé ?
Il nous a été rapporté qu’un touriste qui se promenait à tout hasard à Banjul, en Gambie, a rencontré des gens qui suivaient jam leli et leur a demandé de lui vendre la cassette. Comme vous pouvez l’imaginer, ils lui ont proposé à prix d’or (rires).
C’est donc ce touriste qui aurait ramené l’œuvre en Angleterre et elle a été entendu par les dirigeants de la maison de production Sterns qui ont contacté Mbassou pour une réédition de la cassette en vinyle.
Chris Blackwell
Photo Tous droits réservés !!!
Le nouveau format a donc circulé et a été écouté par Chris Blackwell, le fondateur d’Island Record, qui a immédiatement voulu signer avec nous ; mais les choses ne se sont pas faites rapidement.
Ils nous ont suivi durant 2 années, sans jamais rien nous proposer, croyant qu’un contrat d’exclusivité nous liait soit à Ruby Graneli notre tourneur, soit à Syllart Record qui a produit Wango et Taara.
Taara › Date de sortie
1 janvier 1990
Quand ils se sont finalement approchés, nous leur avons expliqué que nous n’étions liés à personne et que nous étions ouverts à intégrer toute plateforme pouvant valoriser nos créations. C’est ainsi que le contrat été signé chez Island et pour nous, c’était un nouveau chapitre qui s’ouvrait en Angleterre…
Grâce à leurs branches dans plusieurs pays, nous nous sommes fait une audience aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Afrique du Sud et partout autour du globe.
Island Records a certes sorti Jam leli, mais mon premier album avec eux c’est Baayo. Ils m’ont demandé ce que je voulais faire dès la signature et j’ai évoqué l’idée d’un album acoustique. J’ai ramené le joueur de kora et Mansour m’accompagnait à la guitare. Je voulais graver le fruit de mon aventure entre le Nord du Sénégal, le Mali et la Côte d’Ivoire, sur un disque spécial et ils m’ont accompagné dans cette démarche.
Ce qui mériterait d’être dit ici, c’est qu’Island m’a toujours respecté ; jamais ils ne m’ont imposé quoique ce soit dans ma direction artistique. Je fais vraiment ce que je veux et ils me soutiennent. J’ai souvent ramené une touche électronique sur une ou deux de mes pistes comme « Television », mais c’est toujours venu de moi, par ma curiosité et mon désir de voir ce que ma musique peut donner si on l’habille autrement. Jamais rien ne m’a été imposé.
Après Baayo, Island Records a pris tout son matériel de pointe et ses techniciens les plus jeunes et les plus performants pour les ramener à Podor ; ils sont venus jusque chez moi pour l’enregistrement de Lam Toro.
Lam Toro on Spotify · Album · Baaba Maal · 1992 · 11 songs. ... ©️ 1992 Island Records Ltd. ℗
Ils ont samplé les pilleuses de mil, les chanteurs de Pekan, capturé les bruits de la ville de Podor et bien d’autres éléments sonores, pour enrichir cet album unique, mentionné dans un livre de référence qui cite les 1000 opus à écouter au moins une fois avant sa mort ; Jam leli aussi y figure.
Lam Toro a inspiré le producteur Samuel Emerson, qui a monté Afronkentic Sound qui a fait le tour du monde. Dans cet opus nous avons aussi tendu la main à la Jamaïque avec le morceau « Yélé » avec Macabi et Carles Bradjou à la vidéo. L’œuvre, moderne, a eu une forte audience au Bénin, en Côte d’Ivoire, en Afrique du Sud, au Nigéria ou encore au Kenya…
« African queen » aussi a eu beaucoup d’impact ; ce sont des morceaux qui nous ont permis de nous introduire à l’audience d’Amérique latine, les Caraïbes et à l’Afrique anglophone. Dans la vidéo de « Yélé » on a montré des trucs qui se passaient en Jamaïque, il y avait du rap et tout le monde a aimé.
Y a-t-il des moments forts que vous n’oublierez pas dans votre collaboration avec ce label international qu’est Island Records ?
Je vous ai conté plus haut, l’épisode de leur venue à Podor pour m’enregistrer ; ça a été un très beau souvenir. Sur place, ils ont vu le lien puissant que j’ai avec ma communauté et Chris m’a dit que je devais être la voix de ce peuple-là, sinon celle de toute l’Afrique !
Island Records est une société d'édition musicale fondée en 1959 par Chris Blackwell1. Elle fait partie du groupe Universal Music.
C’est en m’assignant ce sacerdoce de représenter les miens, qu’avec Island, j’ai vécu un des plus beaux moments de ma carrière : rencontrer l’ex-président sud-africain feu Nelson Mandela et recevoir de lui des encouragements…
Un autre moment inoubliable de ma carrière a été de participer grâce à Island, à un show géant devant Tony Blair et la reine d’Angleterre qui avait initié l’événement, là aussi à l’honneur de Mandela.
Ce jour-là, j’étais juste accompagné d’une kora, d’une percussion et de Mamy Kanouté. J’ai joué devant ces personnalités sur une scène qui a vu défiler à la même occasion, des artistes comme Mel B ou encore les Spice Girls…
À la fin du show, Mandela s’est tourné vers moi et il m’a dit qu’il voulait une chanson. C’était pour moi un si grand honneur et jusqu’à aujourd’hui, j’entends encore résonner sa voix avec ces mots.
Il a prodigué des conseils à tous les artistes invités, mais moi unique africain du line-up, je me sentais particulièrement concerné. Il nous a dit que nos voix d’artistes vont bien plus loin que celles de politiciens et que nous devions toujours l’utiliser pour promouvoir la cohésion sociale, la paix et magnifier l’être humain dans sa grandeur.
C’est un conseil si fort, qu’il m’a éclairé tout le long de ma carrière ; je m’en souviens à chaque fois, au moment de prendre des décisions importantes sur mes œuvres et leur contenu.
J’ai aussi rencontré la maman de Bob Marley, avec autour, d’autres artistes d’Afrique comme Oumou Sangaré et Femi Kuti ; elle pleurait encore le départ de son fils quand je lui ai dit que son Bob était toujours vivant à travers son héritage partagé par tous les artistes du monde ; c’était un moment fort en émotion. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas et quand on les vit, on sent qu’on a désormais des responsabilités, vis-à-vis des gens que l’on croise et qui croient en nous.
L’un des souvenirs marquants de ma carrière en ce sens, a d’ailleurs été ma rencontre avec feu Toumani Diabaté, c’était lors de mon long périple à travers l’Afrique de l’Ouest. Nous étions jeunes et nous faisions de petites sessions de musique acoustique avec nos guitares et nos koras. Il me ramenait chez lui à la maison et un jour son père m’a fait asseoir, il m’a dit qu’en me regardant, il pouvait croire en la survie de nos musiques traditionnelles. Il aimait mon look traditionnel, notamment mon boubou, mes ceintures et mon sabre ; il m’a encouragé à préserver la passion pour les cultures de mon peuple.
Le père de Toumani était un illustre homme, il a joué pour un artiste que j’ai toujours aimé, Kouyaté Sory Kandia.
Baaba Maal, vous avez évoqué pendant de longues minutes dans cet entretien, votre lien avec le théâtre et, récemment, vous avez connu une consécration mondiale en posant votre voix pour la bande originale du film Black Panther. Votre voix a également résonné dans de nombreux blockbusters. Voulez-vous nous parler de votre lien avec le 7e art ?
Vous faites bien de rappeler, Lamine, que j’ai une longue histoire avec le cinéma. Tout a commencé avec Ousmane Sembène, qui m’a fait intervenir sur son film Guelwaar en 1996.
C’est un homme que je considérais comme un père et quand il m’a appelé, c’est volontiers que je me suis rendu chez lui. Il m’a suggéré de poser ma voix sur sa réalisation, mais je n’avais pas d’expérience dans la musique de film. Je le lui ai signifié, mais il m’a clairement dit « je m’en fous, tu es un artiste, sors ce que tu ressens en voyant les images » (rires).
Je me suis donc rendu chez mon ami Aziz Dieng qui tenait alors le studio Midi Music au quartier Baobab (Dakar). Nous sommes allés sur une formule simple, en acoustique (voix + kora).
Mais quand les sons produits ont été adaptés aux images, j’ai moi-même ressenti quelque chose, un certain émoi…
Je dois avouer que la combinaison son-image est une chose essentielle à mon art ; même quand je suis sur scène et que je chante « Taara », en mon esprit je vois défiler des images. Je vois des mouvements de foule, Cheikh Oumar et ses troupes, je vois la bataille sanglante à Madina et ce sont ces visions qui conditionnent le mouvement de ma voix et mes envolées.
J’ai toujours chanté pour les images et cela explique cette facilité que j’ai à faire de la musique de film. Quand on me sollicite pour une œuvre cinématographique, je me laisse guider par le scenario et les images ; ces éléments me permettent de trouver les mots, les émotions et la voix juste.
J’ai aussi eu une expérience de musique pour jeu-vidéo avec Far Cry ; il m’a été demandé de poser ma voix pure, sans parole pour transcrire des émotions (joie, colère, peur, paix) ; le défi a été si grand que j’ai même failli abandonner. Il fallait par exemple exprimer musicalement de la colère alors que je n’étais fâché. J’ai dû forcer les émotions par moment et c’était une expérience unique.
Toujours dans cette catégorie « musique pour images », l’une de mes expériences marquantes a aussi été ma participation à la bande originale de La chute du faucon noir de Ridley Scott. Quand je suis arrivé dans le grand studio, Ridley n’était pas là et on m’a fait visionner le film mais j’ai renoncé à l’idée de poser ma voix sur l’œuvre tant elle était violente et sanglante.
Mais comme j’étais encore à Los Angeles, Ridley a demandé à ce qu’on me ramène en studio et qu’on me remette les images avec de plus amples explications. Il voulait absolument que je prenne part au projet. J’ai finalement mieux compris ce qu’il attendait de moi.
Le film oppose l’armée américaine à un groupe de résistants somaliens ; il y a donc d’un côté la puissance de la technologie et de l’autre l’intelligence et la détermination. Il était question que je pose ma voix pour traduire l’engagement et la résilience des forces noires et cette perspective-là m’a plus intéressé.
De toutes ces expériences, je pense que le travail sur Black Panther a même été le plus simple à faire, mais c’est une réalisation qui a connu un si grand succès ; il est donc normal que les gens m’associent immédiatement à cette réalisation, quand on parle de Baaba Maal au cinéma. Mais les autres productions que j’ai citées ne sont pas moins valeureuses de mon point de vue.
Baaba Maal, la nouvelle génération de chanteurs sénégalais est créative et particulièrement engagée, c’est aussi le cas au sein de la communauté peule où de nombreux talents naissent. Comment appréciez-vous cela ?
Pour faire simple : je suis content !
Cela me fait plaisir de voir que le patrimoine que nous avons bâti est partagé par la nouvelle génération. Notre œuvre a eu la baraka et c’est tant mieux…
Il m’est arrivé de voir des jeunes artistes reprendre mon morceau « Kalaajo » au Cameroun ou même dans un pays lointain comme l’Inde. Cela fait immensément plaisir de savoir que les jeunes s’intéressent à ce qu’on laisse.
Je suis particulièrement fier des jeunes de la communauté peule qui décident de faire carrière dans la musique. Je veux juste leur rappeler combien il est important de servir la communauté.
Beaucoup adoptent cet art juste pour se faire un nom ou gagner beaucoup d’argent, mais ce serait dommage de se limiter à ça. Il faut apporter quelque chose au peuple, l’instruire, le fédérer…
Je vois des œuvres de jeunes comme Adviser ou encore Paco et je suis vraiment très satisfait de ce qu’ils font. Ils écrivent des textes pleins de sens et certainement, ils favorisent un certain enrichissement culturel de leurs auditeurs.
Les jeunes artistes peuls doivent aussi comprendre que l’industrie musicale est en pleine mutation ; ce n’est plus le temps de Baaba Maal, Salif Keïta, Youssou N’Dour ou Alpha Blondy ; désormais tout se digitalise !
Ils doivent apprendre à trouver les bons circuits pour se promouvoir et populariser leurs œuvres. Avant c’était les Samba diop Sall et Samba Diop Lele, nos devanciers de la période du grand exil ; ils se sont frayés des chemins pour exister dans les médias à Dakar, avec leurs petites émissions et apparition, puis est venue ma génération et on est allé à un autre niveau.
La place est à présent à cette jeunesse et c’est à eux d’inventer leur circuit. Je déplore souvent le fait que les jeunes chanteurs peuls évitent de compétir avec les autres et partager avec eux les grandes scènes de Dakar, comme le grand théâtre ou Daniel Sorano. Ils préfèrent se contenter de jouer dans cadre exclusivement communautaires dans la périphérie de Dakar. Ce n’est pas mauvais en soi, mais ça réduit le rayonnement de leur travail.
Baaba Maal, à l’instar de « Baayo », vos œuvres sont intemporelles et elles sont devenues de grands classiques de la chanson sénégalaise et ouest-africaine. Quel conseil donneriez-vous à la jeune génération, quand on sait que ce qui prime désormais c’est le succès instantané et fugace. Que faire pour s’inscrire dans la durée ?
Nous sommes effectivement à l’ère du buzz et chaque artiste est confronté à un choix désormais ; celui de la célébrité rapide avec les réseaux sociaux et leurs algorithmes ou celui du succès certain que l’on arrache au prix de la patience.
Moi je ne peux que conseiller la patience et le travail acharné pour qui veut s’inscrire dans la durée, écrire de grandes œuvres et être invité dans les plus grands festivals du monde. Ça n’a jamais été chose facile, mais on y arrive avec des heures de répétition et de l’engagement.
Il faut dire qu’il y a chez nous, beaucoup de jeunes qui s’inscrivent dans cette voie, mais ils sont naturellement moins promus que ceux qui font le buzz, mais je les invite à tenir et à poursuivre leurs rêves. Ils ne vont pas tout de suite se faire beaucoup d’argent, mais au bout du parcours, ils seront fiers de ce qu’ils auront accompli.
Pour donner mon exemple, en allant au studio, je n’ai jamais mis en avant mes attentes commerciales. Je ne réfléchis pas en fonction du nombre de gens qui vont acheter ou écouter. Ce qui importe pour moi, c’est la valeur du message que je souhaite véhiculer et la qualité de son habillage musical.
J’ai vu ma mère et ses amies partager naturellement leur passion et c’est sur cette voie que je me suis engagé : le naturel.
Chanter devant un millier de personnes dans un stade ou dans un salon intimiste avec 4 amis, pour moi le bonheur est le même. Je n’ai jamais mis le commercial en avant et tant mieux, parce que chaque fois que j’ai essayé de le faire, ça finit mal…
Les œuvres que j’ai enregistrées le plus naturellement, dans une ambiance bon enfant, sont celles qui ont été les mieux accueillies par le grand public. Avec mes musiciens on faisait souvent des breaks accidentels et d’un commun accord on décidait de les garder pour montrer la spontanéité de nos sessions d’enregistrement ; cela a fait le succès de certains de mes morceaux comme « Delia », « Ngalou » ou encore « Sawadi ».
Vous venez là de citer quelques-unes de vos œuvres à succès. Pouvez-vous nous proposer un top de vos meilleures productions et nous dire en quoi chacun des morceaux choisis vous tient particulièrement à cœur ?
C’est un exercice difficile, tant chacune de mes œuvres me parle. Mais je pourrais déjà évoquer « Baayo » que vous avez-vous-même cité plus haut.
Ça me touche toujours de voir des artistes reprendre cette chanson et pour le comprendre, il faudrait se situer dans le contexte d’écriture de cette œuvre. Je l’ai enregistré après le décès de ma mère, j’étais en France quand elle a rendu l’âme et je n’ai pas assisté à son inhumation, j’en ai été profondément blessé.
« Baayo » c’est la célébration de l’amour entre un fils et sa mère ; j’y rends hommage à celle qui m’a donné vie, mais qui a aussi été ma première conseillère dans ma carrière. Elle se tenait devant les répétitions du Lasili Fouta pour me regarder chanter et les soirs quand on rentrait à la maison, elle reformulait les phrases de mes œuvres en m’expliquant pourquoi il était préférable d’employer une telle expression plutôt qu’une autre.
Mon ami Youssou admire énormément « Baayo » ; c’est une chanson d’amour en l’honneur de maman, il ne faudrait surtout pas l’utiliser pour magnifier un politicien ou quelqu’un d’autre. Il est important que ceux qui le reprennent sachent cela.
Je pourrais ensuite citer « Taara », ce morceau ne pouvait pas échapper à mon top. J’éprouve une si forte sympathie quand je chante El hadj Oumar Foutiyou. C’est un souverain qui a connu la souffrance et qui a peut-être été incompris dans la région peule du Fouta. Ce sont d’ailleurs les Maliens qui l’ont chanté, car il faut le rappeler, « Taara » est un classique du chant malien que j’ai repris.
Je ne suis pas incompris comme il l’a peut-être été, parce que le Fouta me soutient, mais en tant qu’artiste, je sais combien il est difficile de faire adhérer les gens à sa vision et j’imagine ce qu’il a enduré. Quand je le chante, on sent bien la mélancolie dans ma voix. Dans quasiment chacun de mes albums, il y a un hommage à El Hadj Oumar.
Il y a aussi « Dental », une chanson engagée que j’ai écrite en France entre 2 stations de métro alors que je revenais du conservatoire un jour.
C’est une œuvre à forte teneur politique qui repose sur une sorte d’allégorie. J’y assimile les populations d’Afrique à des insectes d’espèces différentes, que les politiques essaient toujours de mettre dans un même sac à l’heure des élections. Le résultat c’est que les communautés mises en sac finissent hélas par se détruire entre elles alors qu’elles partagent la même condition. Dans l’œuvre, je rappelle que c’est la main qui nous met en sac qu’on doit mordre et pas le voisin.
C’est une œuvre qui conscientise et qui appelle l’auditeur à la vigilance en période électorale. C’est aussi mon tout premier morceau moderne, parce que mes productions précédentes étaient toutes traditionnelles.
Pour finir, Baaba Maal, 2024 a été marqué par la triste disparition de celui qui a sans doute été votre meilleur ami et votre compagnon de voyage, je parle du guitariste Mansour Seck. Voulez-vous dire quelque chose en sa mémoire, au nom de votre amitié ?
Je tiens d’abord à remercier Dieu qui nous a permis d’entretenir cette si longue amitié. Ça n’a jamais été facile et bien de circonstances auraient pu nous séparer, mais on a toujours été tenaces. On s’est vraiment aimé et on s’est toujours soutenu.
Le regard de Mansour a toujours été comme un repère pour moi. À chaque fois que je devais faire un choix décisif, il me suffisait de le regarder pour me souvenir de tout ce dont on avait rêvé dans notre jeunesse et de tout ce qu’on avait planifié.
Mansour a été un homme extrêmement doué, fidèle dans son amitié et bienveillant dans ses conseils. Il avait le sens du don de soi pour les siens, il savait vraiment se mettre derrière pour laisser briller les autres.
Ce n’était pas toujours évident avec mon emploi du temps d’être là pour tout le monde, mais il a toujours su me suppléer pour porter assistance à ceux qui nous cherchaient.
Je n’étais pas son seul ami, il en avait bien d’autres mais il a été là pour tout le monde jusqu’au bout.
Il n’a aussi jamais failli aux exigences de sa vie de griot. Je me rappelle lors de la campagne électorale qui a mené au premier sacre de l’ex-président Macky Sall, il a humblement demandé ma permission, sachant mon détachement de la chose politique, pour accueillir son équipe à Podor.
Mansour est resté un bon griot jusque dans son lit d’hôpital ; quand entre amis, on allait le voir, il trouvait toujours un peu de force pour se lever et chanter à notre gloire. On se demandait même s’il était vraiment malade. Voilà un petit résumé de ce qu’il a été et de tout ce qu’il a donné, malgré sa condition de non-voyant. Il restera à jamais en nos cœurs.
C’est avec cette question que l’on clôture traditionnellement les interviews à l’Autel des artistes de Paname ; si Baaba Maal n’était pas musicien, que serait-il devenu ?
Si je n’étais pas musicien, je serais probablement musicien…
Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait d’autre ; j’aurais peut-être été décorateur de scène pour les artistes, parce que j’aime beaucoup la décoration.
J’aurais pu être également berger car j’aime rassembler, guider et concilier. Mais en définitive, si je n’avais pas été musicien, j’aurais été musicien (rires) !
Interview réalisée par Lamine Ba
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La grand-mère courage d'André Manoukian
Le 28 juin 2023, André Manoukian et son groupe ont livré une prestation émouvante, drôle et très personnelle, le même soir que Dee Dee Bridgewater, dans le cadre exceptionnel du théâtre antique de Jazz à Vienne. L'autel des artistes de Panam l'a rencontré backstage peu avant son entrée sur scène. Reportage
Avec André Manoukian, la journée du 28 juin a commencé de façon singulière. « Nous n'avons pas de réponse du management pour une interview. » nous dit laconiquement le service de presse. Benjamin Tanguy-qui a marqué durablement de son empreinte de défricheur des nouvelles tendances le festival comme programmateur et qui passe la main pour 2024 à Guillaume Anger-ne nous laisse guère plus d'espoir: « Il fallait s'y prendre plus tôt. L'agenda d'André est surbooké d'interview. En ce moment, il est en rendez-vous avec le Dauphiné libéré. » C'était sans compter sans le coup de pouce du destin. Le matin, sur le quai de la gare de Lyon, je tombe nez à nez avec un homme très brun, lunettes de soleil, avec un lourd sac à dos sur les épaules qui ressemble à s'y méprendre au pianiste de jazz. Au culot, je sollicite un entretien. Grand bosseur, André Manoukian a l'air fatigué: « Mon temps est calculé à la minute, m'explique t-il, mais je ne refuse aucune interview. Retrouvons-nous dans le wagon bar. » Une demi heure plus tard, dans le wagon bar du Paris-Lyon, des clients boivent un café ou mangent les mauvais sandwichs de la SNCF mais pas de traces d'André Manoukian dit « Dédé ». En attendant Godot... À défaut de connaître son compartiment, j'attends l'arrivée à Lyon Part-Dieu. Là, André est reçu par le comité d'accueil du festival et le staff partenaire de la SNCF. « C'est Manoukian! » s'exclament quelques groupies au passage. Le musicien a déjà participé gare Montparnasse à une performance pour les dix ans de l'opération « Piano en gare ». Il réédite l'exercice à la gare de la Part-Dieu d'abord en piano solo, puis avec son trio Guillaume Latil au violoncelle, Mosin Kawa aux tablas, Rostom Khachikian au duduk, un instrument traditionnel arménien proches du hautbois, et trois choristes Milena Jeliazkova, Diana Barzeva, Martine Sarazin. Cet instant de grâce a été applaudi par les spectateurs improvisés de la gare. L'interview, ce ne sera pas non plus pour cette fois. C'est une consoeur de BFM TV Lyon qui en aura la primeur. Aussitôt fait, Dédé est vite happé vers la sortie. Caramba encore raté! Qu'à cela ne tienne quelques heures plus tard, le duo Sarah Lenka au chant, et Macha Gharibian, une habituée du festival, pianiste d'origine arménienne comme « Dédé » et nourrie aussi par ses racines, se produit sur la scène du théâtre antique. Dans le public, j'avise un visage souriant celui du violoncelliste d'André Manoukian Guillaume Latil. « Dédé est en coulisses, nous dit-il, à mon acolyte cameraman et moi, et il est disponible. » Ni une ni deux nous fonçons en backstage. Planté devant le maestro, je lui rappelle l'épisode du wagon bar. Amusé par ce petit oubli et ayant à coeur de tenir sa parole, l'artiste consent à nous dire quelques mots. La suite c'est André Manoukian qui nous la raconte...
Entre Orient et Occident
Aux antipodes de son image médiatique parfois un peu caricaturale d'ancien juré de l'émission “La Nouvelle Star" entre 2003 et 2016 le pianiste nous livre avec Anouch, sorti sur son label Va savoir et Pias, une introspection au coeur de ses racines arméniennes. Il signe ici peut-être son oeuvre la plus intime à ce jour. La genèse de chacun des douze titres de cet opus est savamment décortiquée par Manoukian à travers une web-série intitulée “Sur les pas d'Anouch” en ligne sur sa chaîne Youtube qui totalise des milliers de vues.
https://www.youtube.com/watch?v=gc3hef3yxOU&list=PLxnDljAfgLI9aE4wWHfIXul2N53SP61EU
C'est un album de musique arménienne inspiré d'une recherche musicologique que je mène depuis douze ans. C'est mon quatrième album inspiré de mes racines arméniennes, après Inkala, Melanchology et Apatride. C'est une musique que j'ai découverte presque par hasard. Je joue avec ces gammes et il faut du temps pour les assimiler. Il ne suffit pas de les apprendre. Pour les utiliser il faut les digérer, les entrer en soi. C'est un travail continuel qui me renvoie à toutes les musiques classiques, et en définitive aux musiques du monde entier. Je me suis amusé à mélanger ces gammes à mon jazz et ça m'a fait tracer une route différente.", explique l'artiste au micro de l'Autel des artistes de Panam. Le documentaire Arménie, l'autre visage de la diaspora de Marie-Claire Margossian est pour beaucoup dans cette quête musicale et identitaire “De l'Arménie, je ne connaissais pas grand chose à part les feuilles de vignes.”, reconnaît-il..
Sur Anouch, André Manoukian a su opérer un croisement habile entre l'Orient et l'Occident, avec une référence à Corto Maltese, le marin voyageur de la bande dessinée, avec le titre L'ange à la fenêtre d'Orient, des choeurs bulgares, le violoncelle, instrument européen, un univers où Schubert croise le flamenco, la Marche turque adoptée par Mozart en pastiche de la musique turque-et qui fait allusion dans l'album à la marche forcée de la grand-mère du pianiste, (nous y reviendrons), les tablas venues d'Inde. Sur scène, avec Mosin Kawa qui qui se lance dans des improvisations percussion-chant, la conversation se teinte de petites touches d'humour comme le jazz sait si bien en créer “Quand un musicien entend des sonorités qui viennent d'ailleurs il a envie de jouer avec. Quand j'ai entendu les tablas de Mosin Kawa j'ai eu envie de dialoguer avec. C'est peut-être un lien plus facile à tisser qu'avec une batterie. Et puis il y a le violoncelle de Guillaume, le duduk magique de Rostom et le trio Balkanes, les voix formidables de ces magnifiques chanteuses, deux bulgares et une grecque.” Pendant l'interview, André prend cette dernière gentiment par le bras: “C'est l'une de mes chanteuses préférées. Elle chante, en grec, en arménien, en turc, en tout ce que vous voulez. Sa voix peut faire pleurer les pierres. Ici il y a des gradins ça va chialer!” Ce n'est un secret pour personne, André Manoukian est un amoureux de toujours des voix féminines, Liane Foly bien sûr qu'il a longtemps accompagnée, mais aussi la diva britannique originaire du Malawi Malia. Pour le final du spectacle du 28 juin au théâtre antique, des chanteuses issues du conservatoire de musique et de danse de Vienne (Isère) ont été invitées sur scène, le choeur Livi'zz, dirigé par Frédérique Brun. Quant à Jazz à Vienne André Manoukian estime avec son sens de la formule que “c'est la plus belle scène de jazz au sens propre comme au sens figuré.
Anouch
La protagoniste de cet album s'appelait Haïganouch, "Anouch", le diminutif de ce prénom qui donne son titre à l'album signifie douceur en Arménien. Pourtant la vie de la grand-mère d'André Manoukian n'a pas toujours eu le goût sucré du miel. Loin s'en faut. Celle-ci est une rescapée du génocide arménien de 1915 mené par le gouvernement turc de l'époque. Le génocide, qui n'est toujours pas reconnu par les autorités turques jusqu'à nos jours, a fait des dizaines de milliers de victimes répartis sur plus de trois cent convois. Anouch fut l'une de ces personnes contraintes “dans des conditions épouvantables” de faire une marche de la mort harassante de mille kilomètres d'Amasya, au nord de la Turquie, jusqu'au désert syrien de Deir-es-Zor. "J'ai composé une ballade un peu lente The walk. Et je me suis dit: "Et si c'était la marche de ma grand-mère dans le désert syrien dont elle a survécu? C'est comme ça que j'ai décidé que cet album soit dédié à sa mémoire" explique André Manoukian. Avec ce titre, aérien, le pianiste a refusé l'écueil de l'évocation mélodramatique “L'avantage de la musique c'est qu'on peut transformer la mélancolie en quelque chose d'heureux. On n'est pas triste quand on écoute un blues ou une morna du Cap-Vert empreinte de saudade (nostalgie). C'est la même chose.” L'histoire de sa grand-mère, le pianiste de jazz l'a apprise tardivement par son père, qui de guerre lasse a répondu aux interrogations de son fils. Il lui a tendu pudiquement une feuille de papier en lui disant: “Si tu veux savoir, lis!". “Ces mots, nous explique André, étaient écris par ma tante, comme si ce sont les femmes qui transmettent les histoires des femmes.” Comme souvent dans les histoires arméniennes, pleines de rebondissements, la survie d'Anouch peut sembler sortie d'un film de fiction. “Ma grand-mère a remarqué que le commandant du convoi était très pieu et qu'il faisait ses prières cinq fois par jour, ce qui n'était pas si courant à l'époque. Elle lui a fait la morale: “Au nom de ta foi comment peux-tu laisser se dérouler de telles horreurs.” Sans doute pris d'un remord, celui-ci lui aurait dit: “Écoute, tant que je commanderai ce convoi tu seras sous ma protection.” André Manoukian ne peut s'empêcher de tourner en dérision le vécu atroce de sa grand-mère avec l'humour grinçant qui le caractérise. Sur la scène de Vienne, André Manoukian joue un extrait de Blue rondo a la turk de Dave Brubeck en ironisant sur le fait qu'un Arménien comme lui utilise une gamme... turque. L'humour, c'est aussi une façon de refuser la résignation: “Ma grand-mère a sû parler le langage de son bourreau. D'une certaine manière, si je suis là aujourd'hui c'est parce que ma grand-mère avait la tchatche! Son périple explique sans doute pourquoi il y a tant de randonneurs dans la famille! Quand je lis ce récit je me dit que ma grand-mère était une héroïne et non une victime. Ça me donne le courage aujourd'hui pour affronter les difficultés de la vie. Je pense de temps en temps à ma grand-mère et à mon grand-père aussi et je me dis qu'ils nous ont laissé un bel héritage.”
https://www.youtube.com/watch?v=fO70xFlqVkg
Le jazz, musique des exilés
L'héritage qu' André Manoukian lèguera à la postérité c'est la musique, une voie qu'il a empruntée contre le gré de ce papa né à Smyrne (aujourd'hui Izmir en Turquie), commerçant de prêt-à-porter à Lyon, qui aurait aimé que son fils devienne médecin. Mais las André abandonne ses études au bout d'un an: « Cela ne lui a pas fait plaisir quand je lui ai dit que je voulais être musicien. Mais quelques temps plus tard quand je suis parvenu à en vivre il m'a avoué que j'ai accompli tout ce qu'il a lui-même rêvé de faire. » D'abord démonstrateur de synthétiseurs dans des supermarchés, Dédé intègre le prestigieux Berklee College of music, l'école de jazz prestigieuse de Boston en 1977. De retour à Lyon, il fonde le big band Hot stuff avec Pierre Drevet. La suite est connue, les succès avec Liane Foly dans les années 1980 (Doucement), le travail dans la variété française pour Nicole Croisille, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud... mais aussi le jazz (Michel Petrucianni, Richard Galliano) Son attrait pour le jazz, il l'analyse a posteriori par son propre déracinement en tant qu'Arménien: « Le jazz est une musique qui est née de l'exil des Afro-Américains. J'aime beaucoup le concept de Gilles Deleuze de la déterritorialité. Un territoire ne vaut que s'il est quitté. Les Arméniens de la diaspora sont présents partout dans le monde à Paris, Lyon, Los Angeles, Buenos Aires, en Australie... ou même à Vienne en Isère! Ce qui fait que la notion de pays perdu est énorme dans leur coeur.» André Manoukian a été particulièrement sensible à l'officialisation de la panthéonisation en février 2024 de Missak Manouchian, chef du réseau de résistance Francs-tireurs et partisans et Main d'oeuvre immigrée (FTP-MOI) fusillé au mont-Valérien durant la Seconde Guerre mondiale. « C'est émouvant, ça scelle de façon durable l'histoire d'amour entre la France et l'Arménie. Ces résistants d'origine étrangère étaient considérés comme une bande d'apatrides et de terroristes. Ma mère avait onze ans quand elle est arrivée à Paris et qu'elle a vue la célèbre Affiche rouge de propagande nazie. Elle avait honte de voir ce nom arménien présenté comme celui du chef d'une bande de truands. Et enfin, aujourd'hui ce « chef de bande » va entrer au Panthéon. » André Manoukian n'oublie pas non plus l'actualité et l'annexion en 2020 par l'armée azerbaïdjanaise appuyée par le régime turc d'Erdogan de la province du Haut-Karabagh. Le pianiste a fait partie de ces voix qui se sont élevées contre cette agression impérialiste « Dans ce combat, la France a été aux avant-postes, mais seule. J'aimerai m'engager encore plus en faveur de la paix. Il y a un moment où tout ceci va cesser. Un pays comme l'Arménie ne peut pas vivre enclavé entouré de pays ennemis avec toutes ses frontières fermées. »
En écho à ces tensions géopolitiques, le titre Soufi dance sonne d'ailleurs comme un appel au dialogue interculturel et au refus de la haine de l'autre. Le clip officiel de l'album a été tourné dans un théâtre antique qui rappelle un peu Vienne, celui d'Arles. « J'aime ce cadre antique pour jouer une musique qui vient de si loin. »
https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=IUxB7CgTYE0
https://www.youtube.com/watch?v=gc3hef3yxOU
Des concerts d'Anouch ont eu lieu tout l'été, notamment au festival Crest jazz vocal et au Cosmo jazz festival de Chamonix. D'autres sont prévus dès la rentrée et aussi en 2024. De quoi redonner vie à Anouch, la grand-mère courage d'André Manoukian. Les dates sont à suivre sur les réseaux du pianiste.
L'instant thé ou café, question à André Manoukian.
Si vous n'aviez pas été musicien qu'auriez-vous fait?
J'aurai aimé être architecte. C'est un peu comme la musique où on joue avec des mélodies. L'architecte, lui, joue avec des lignes de force, des contrepoints. Ça m'aurait plu!
https://www.andremanoukian.com/
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Le site de Jazz à Vienne